Gabriela Grannis
Alejandra Stok
French 185
Prof. Monique Saigal
L'amour maternel est traditionnellement défini comme le désir instinctif dans la plupart des femmes de protéger et de nourrir, selon ses fonctions biologiques. Les organes féminins tels que le ventre et les seins lui donnent la notion que la création et la survivance d'un enfant dépend de sa propre vie. L'histoire a toujours dicté le rôle social de la mère dans la société; un homme cherchait une femme qui pourrait nourrir, instruire et protéger ses enfants. Cet amour peut se manifester de plusieurs façons. Il se voit dans le rapport traditionnel mère/fils, mais aussi dans le cas d'une femme qui, sans enfants, transfère son instinct maternel à quelqu'un d'autre. Dans L'Immoraliste d'André Gide, Marceline dépeint le cas de la sublimination de l'amour maternel avec son mari. Elle se sacrifie pour lui et reste, à la fin, malade, vide, et sans espoir. De même, dans Une mort très douce, Simone de Beauvoir nous prévient des conséquences d'une mère qui refuse de se créer sa propre vie pour s'occuper des autres. Ces deux femmes jouent le rôle socialement accepté de mère. Cependant, Simone et Michel, les objets de l'amour maternel de Madame de Beauvoir et de Marceline respectivement, rejettent ces modèles bourgeois et religieux.
Dans Une mort très douce, on voit que l'amour maternel représente une perte d'identité; en assumant le rôle de mère, Madame de Beauvoir n'est plus une femme indépendante. Elle renonce à sa liberté; elle suit les règles implicites de la société en choisissant de ne plus vivre pour elle-même, sinon pour ses enfants. Elle devient ce que la société veut qu'elle soit, sans même réfléchir à ses propres désirs. Simone n'accepte pas ce rôle. Dans la société, une mère doit protéger, nourrir, se sacrifier pour ses enfants. Cependant, elle n'est pas obligée de renoncer à son identité de femme; elle devrait pouvoir être femme et mère à la fois.
Simone de Beauvoir n'a jamais eu d'enfants. C'était sa façon à elle de se rebeller contre tout ce que sa mère représentait: le modèle conventionnel de la mère et de l'épouse parfaite, liée pour toujours aux espérances de la société (Bloom 297). Sa mère était conformiste; elle jouait bien le rôle de mère, en faisant tout ce que les autres attendaient d'elle, mais sans penser à ce qu'elle aurait vraiment voulu faire. Elle se préoccupait tant de ce que pensait son mari, elle voulait tant vivre pour "et par" ses filles, qu'elle n'a jamais eu le temps de vivre pour elle-même et d'établir sa propre identité: "J'ai vécu pour les autres...Oui; mais aussi par eux" (de Beauvoir 54). Elle vivait à travers les autres et n'a jamais eu l'occasion d'être indépendante. Même quand ses filles avaient grandi, elle voulait toujours jouer son rôle de mère. A cette époque-là, Simone aurait plutôt voulu une femme et non pas une mère. Simone voyait, dans sa mère, ce qu'elle ne voulait pas être. Dans leur cas, l'amour maternel, au lieu de les unir, a servi comme le facteur qui a précipité leur séparation.
L'amour maternel que Madame de Beauvoir avait pour ses filles lui a enlevé son identité en tant que femme pour Simone: "Voir le sexe de ma mère, ça m'avait fait un choc" (27). Simone était incapable de voir sa mère comme une femme et une mère à la fois, puisque le rôle de mère, défini par la société, ne l'obligeait pas à assumer l'indépendance d'une vraie femme. Elle laissait son rôle de mère dicter ses actions, au lieu de dicter les actions de son rôle elle- même. Luce Irigaray, dans son article "Le corps à corps avec la mère", demande: "Comment...avoir un rapport personnel et constituer une identité par rapport à quelqu'une qui n'est qu'une fonction?" (86). Ainsi, Simone se sentait éloignée de sa mère, puisque celle-ci se laissait définir par sa fonction maternelle, qui, dans la société, avait un rôle inférieur (De Lacoste 122).
Lynn Bloom, dans son article "Heritages: Mother/Daughter Relationships in Autobiographies", nous explique que dans des relations où l'amour maternel joue un rôle important mais souvent oppressif, comme dans celle de Madame et Simone de Beauvoir, il y a une rebellion de la part de l'une ou de l'autre. Simone, dès qu'elle en était capable, s'est éloignée de sa mère. Selon Bloom, il faut aboutir à un compromis pour diminuer cette tension qu'il y a entre la mère et la fille. Soit la mère s'accoutume aux changements de sa fille, soit "both sides modify somewhat and accommodate each other in an essentially constructive relationship" (299). A la fin de l'Ïuvre, on voit que les deux se modifient l'une l'autre; Madame de Beauvoir, à cause de sa maladie, n'a plus ni l'énergie ni le désir de régler la vie de Simone. Vers la fin, elle commence à voir tout avec indifférence: "Peu a peu beaucoup de gens lui étaient devenus importuns" (121). A la fin, quand sa maladie aurait pu lui donner de la honte, elle n'en éprouve aucune. Elle assume une indépendance qu'elle n'avait pas avant, et cela établit une connection entre elle et Simone. Finalement, elles sont au même niveau, puisqu'elles partagent quelque chose: "Maman aimait la vie comme je l'aime et elle éprouvait devant la mort la même révolte que moi" (132). Ainsi, Simone se rapproche de sa mère.
Ce n'est qu'avec sa maladie que Madame de Beauvoir a pu abandonner sa fonction de mère, qui, comme la religion, était pour elle "le pivot et la substance même de sa vie" (De Beauvoir 130). Puisqu'elle était physiquement incapable de rien faire, elle s'est débarrassée non pas de l'amour qu'elle ressentait pour ses filles, mais plutôt des obligations sociales qui constituaient son travail de mère: "...her mother's negative nurturance, the constant constraints and control that Simone found oppressive..." (De Lacoste 122). Il y eu un renversement de rôles, puisque sa maladie l'a obligé de devenir enfant. Madame de Beauvoir a pu finalement exprimer un amour que n'appartenait pas nécessairement à sa fonction de mère. Il ne lui apportait pas l'aspect maternel que réglait le rapport qu'elle avait avec Simone.
Dans L'Immoraliste, écrit par André Gide, on trouve aussi un exemple d'amour maternel. Cependant, ce n'est pas un rapport mère/fils au sens propre. Ce livre présente l'amour maternel d'une femme envers son mari. Tout au long du livre, on voit comment cet amour commence à détruire Marceline, jusqu'à sa mort. Après leur mariage, Marceline joue le rôle de mère avec Michel. Même physiquement, elle représente la force. Elle est robuste, forte et "ne paraissait pas délicate" (22). Michel tombe malade avec la tuberculose, et elle s'occupe de lui, de sa nourriture, et de son état moral. Michel dit: "Par quelle violence d'amour elle put me faire quitter Sousse; entouré de quels soins charmants, protégé, secouru, veillé...Marceline fut admirable" (30). De plus, elle lui donne l'espoir qu'il n'a pas: "Sa confiance était parfaite; son zèle ne retomba pas un instant" (30).
D'ailleurs, Michel la voit comme une mère, et lui-même la rend responsable de ses soins et de sa nourriture. Il dit: "...je l'accusai; il semblait, à m'entendre, qu'elle eût dû se sentir responsable de la mauvaise qualité de ces mets" (38). Il se comporte comme un enfant, aussi, par exemple quand il n'ose pas inviter Ashour chez eux, "ne sachant ce qu'en aurait pensé Marceline" (45). C'est une conduite infantile, peut-être inspirée par la surprotection de sa femme.
En plus, leur rapport est asexuel, comme le rapport entre une mère et son fils. Exception faite d'une nuit, où elle tombe enceinte, ils ne mènent pas la vie intime d'un couple de mari/femme. A propos de ce manque de rapport sexuel, Michel dit: "Je m'excusai comme un enfant (c'est moi qui souligne) de l'avoir souvent délaissé...affirmai que jusqu'à présent j'avais été trop las pour aimer..." (57) Et finalement, quand il la possède, la force de l'instinct maternel qu'elle avait, disparait. Elle n'est plus la femme/mère, donc elle devient faible. Juste après qu'ils ont fait l'amour, Michel dit: "Il me semble, d'être plus fort, que je la sentais plus délicate, et que sa grâce était une fragilité...n'étais-je pas plus fort qu'elle à présent?" (75).
Peu après, Marceline a une embolie. Elle se rend déjà compte qu'elle est seule et vide, et que Michel ne va pas la protéger comme elle avait fait quand il était malade. Michel se comporte comme un fils ingrat envers sa mère. Le regret envahit Marceline, qui reste vide, sans force, et pleine de regret pour avoir vécu pour Michel. Même si elle n'exprime pas ce sentiment clairement, elle lui reproche: "J'ai tant prié pour toi..." Elle dit cela tendrement, tristement..." (129). Il ne reconnait pas les soins que Marceline lui avait donnés pendant sa maladie, et se détache de Marceline, laissant sa guérison au destin.
Ainsi, la maladie avance dans le corps de Marceline, et elle n'a plus de forces pour guérir. L'opportunité d'être vraiment une mère est perdue la nuit où Michel reste chez Ménalque. Cette nuit, elle perd complètement sa connection avec son mari, et leur bébé. Donc, sa fonction maternelle n'existe plus.
Ainsi, dans L'Immoraliste, on a le cas d'amour maternel destructif quant à Marceline. Ses soins ont sauvé Michel, mais l'ont laissée sans force pour se guérir elle-même. De même que dans Une mort très douce, la femme/mère fait face à la mort avec la réalisation qu'elle a sacrifié sa vie pour les autres. Les deux, Marceline et Madame de Beauvoir, sont tournées vers les autres pendant toute leur vie, et quand elles s'en rendent compte, c'est trop tard parce qu'elles vont mourir. Ainsi, les deux femmes avaient représenté la société, les institutions, et la religion, et elles produisent la rebellion de leur fils/fille. Pour Michel, la maladie a eu un effet positif dans sa vie, puisqu'il s'est rendu compte de sa valeur et du bonheur qu'il pouvait connaitre en vivant. De l'autre côté, Marceline a éprouvé le contraire; quand elle est devenue malade, elle a vu que sa vie n'avait plus de sens. Elle a perdu son enfant et s'est éloignée de son mari. Ces femmes avaient tout donné pour bien jouer leur rôle maternel.
Le lecteur peut déduire une leçon de ces livres: une femme doit être femme avant d'être mère. Si elle perd son identité pour devenir seulement mère ou épouse, elle se perd soi-même. Madame de Beauvoir et Marceline ont dû faire face à la mort pour pouvoir analyser leurs vies et récupérer leurs identités. A la fin de Une mort très douce, Madame de Beauvoir devient indifférente; elle commence à penser plus à elle-même qu'aux autres, et c'est cela qui finalement la lie à Simone. Dans L'Immoraliste, Marceline meurt résignée pour le fait qu'elle avait vécu pour Michel, qu'elle lui manquait une identité pendant toute sa vie, et qu'il était trop tard pour en assumer une. Il ne faut pas laisser l'amour maternel envahir tous les aspects de sa vie.
Bibliographie
Beauvoir, Simone de. Une mort très douce. Paris: Gallimard, 1995.
Bloom, Lynn Z. "Heritages: Mother-Daughter Relationships in Autobiographies."
Gide, André. L'Immoraliste. Paris: Mercure de France, 1990.
Irigaray, Luce. Le Corps-à-corps avec la mère. Ottawa: Les Editions de la Pleine Lune, 1981.
Lacoste, Guillermine de. "Five Mothers/Five Worlds: The Influence of the Maternal Relationship on One's Philosophy of the Body." Simone de Beauvoir Studies. Cambridge: 1995.