La Nourriture réélle et symbolique chez Proust
Anna Krasnovsky
Avant toutes les idées intellectuelles et profondes, avant la philosophie, avant le plaisir ou le déplaisir moral, il faut d'abord soutenir la vie. La matière principale pour cet entretien est l'alimentation physique, c'est à dire, la nourriture. Cette base primitive de la vie humaine, dirait-on, est purement physique. "Quoi de plus matériel, au premier abord, que l'alimentation et le processus physiologique qui s'ensuit?" (Hani 137). En effet, l'acte de manger et ce dont on se remplit le corps sont physiques, mais ce que la nourriture peut symboliser sont des choses spirituelles et morales, et ses effets sont souvent plus profonds que le rassasiement. La nourriture, l'acte de manger, la digestion, éveillent en nous divers sentiments. D'ailleurs, le langage descriptif lié à la nourriture se répand sur beaucoup d'autres parties de la vie. On peut goûter au plaisir de la réussite ou de l'amour; l'envie peut se répandre jusqu'au désir de l'argent, ou l'envie d'une autre personne; la faim peut être sexuelle, intellectuelle ou ambitieuse (on dit même être affamé de gloire)
Ainsi, tout ce qui est lié à la nourriture: cuisiner, manger, les repas sociaux, sont presque des microcosmes de la vie. Cuisiner, c'est un symbole de la création: on crée un repas comme on se crée un métier qui rapporte beaucoup d'argent. De la même façon, un artiste crée un tableau, un écrivain crée une oeuvre littéraire, et un compositeur crée une oeuvre musicale. Une personne affamée de gloire se nourrit de louanges comme une personne qui meurt de faim se nourrit de pommes de terre; une personne affamée de connaissances "avale" les livres comme un gourmand avale des bonbons. Marcel Proust a bien souligné cette idée en écrivant à sa cuisinière, Céline:
Je voudrais bien réussir aussi bien que vous ce que je vais faire cette nuit, que mon style soit aussi brillant, aussi clair, aussi solide que votre gelée, que mes idées soient aussi savoureuses que vos carottes et aussi nourrissantes et fraîches que votre viande.(Erman 72).
Pour Proust, la nourriture était liée aux arts: la cuisine était un art, comme la musique, la peinture, ou l'écriture. Toutes les quatre invoquent la création, le style particulier du créateur. D'ailleurs, toutes dépendent de la réaction des autres: la cuisine doit plaire à celui qui la consomme, la musique à celui qui l'écoute, la peinture à celui qui le regarde, et l'écriture à celui qui la lit. Un passage qui démontre le lien étroit entre la nourriture et les autres plaisirs de la vie, c'est le monologue suivant de Madame Verdurin (32):
Les petites chaises aussi sont des merveilles. . . . Rien que les petites frises des bordures, tenez là, la petite vigne sur fond rouge de l'Ours et les Raisins. Est-ce dessiné? . . . Est-elle assez appétissante cette vigne? . . . je suis plus gourmande que vous tous, mais je n'ai pas besoin de me les mettre dans la bouche puisque je jouis par les yeux. . . . ces raisins- là me purgent. . . . Est-ce assez doux comme patine? mais non, à pleines mains, touchez-les bien.

Ici, Proust dessine un vrai lien entre la peinture et la nourriture comme art. On peut jouir avec les yeux d'un goût imaginé que l'on perçoit dans un dessin de raisins. Ainsi, le goût peut être réel ou imaginé, éprouvé par la bouche, par les yeux, par les mains, ou par les oreilles. Le langage qui est lié à la nourriture peut aussi s'étaler (comme du beurre, d'ailleurs!) sur d'autres sens, sur d'autres tâches que celle de manger. Chez Proust il y a aussi des liens entre l'alimentation, l'amour (l'envie d'une autre personne), la sexualité (la faim sexuelle; l'idée d'une femme "appétissante").
Ni corps ni esprit ne pourraient exister sans nourriture. Lorsqu'on donne à manger au corps, les aliments arrivent éventuellement jusqu'au cerveau, qui contrôle la pensée et la mémoire. Ainsi la nourriture propulse indirectement le temps intérieur, ou le souvenir de chacun. Le temps, qui est un thème principal chez Proust, coule avec l'aide de l'alimentation: la vie humaine est soutenue par la nourriture, car si l'on ne mange pas, le temps s'arrête pour nous et on meurt. Ainsi le temps aussi (c'est-à-dire, le temps de l'horloge intérieure de chaque individu) est soutenu, d'une manière indirecte, par la nourriture. L'épisode connu dans Combray montre au lecteur la magie d'un simple gâteau, la Petite Madeleine, émiettée dans une cuillerée de thé, qui déclenche le souvenir d'un moment lointain du passé. C'est la mémoire involontaire, évoquée par le goût d'un petit gâteau, qui "est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi," dit le narrateur de Combray. De même, un aliment peut "émouvoir" tout au fond du corps dans un sens plus physique. Autrement dit, la nourriture, en passant physiquement à travers le corps, fait remuer les organes digestifs, semblable au souvenir du passé qui remue les sentiments et l'esprit. Le narrateur de Combray, en mangeant un morceau de gâteau, aurait éprouvé une sensation physique (par exemple, si le gâteau était très gras et avait pesé sur son ventre) en même temps qu'une émotion en se rappelant de beaux souvenirs. Ainsi, "l'émotion" physique et l'émotion spirituelle peuvent se rejoindre dans un aliment, dans le cas du narrateur de ce texte, dans une Madeleine, qui emporte le narrateur dans le passé. Ce souvenir évoqué par le goût d'un petit gâteau donne l'impression de la puissance immense de la nourriture: l'idée d'un aliment comme une force presque animée qui agit sur la pensée.
En effet, Proust personnifie les aliments et leurs qualités: ". . . quand, d'un passé ancien rien ne subsiste, . . . vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter. . . l'édifice immense du souvenir." Ainsi, l'odeur et la saveur qui sont évoquées par l'action de manger sont le soutien, l'essence même du souvenir humain. "La plupart du temps, Proust ne fait pas de distinction entre l'olfaction et la saveur." (Erman 66). Le souvenir humain comporte beaucoup de sentiments qui sont liés aux sens, mais les deux sens mentionnés ci-dessus sont, selon Proust, les sens principaux qui peuvent même parfois remplacer les autres sens: Les idées, pour Proust, peuvent être "savoureuses" comme des "carottes." (Erman 72) La sonorité de la sonate qu'aimait Swann dans Un Amour de Swann est décrite comme "aérienne et odorante," Swann ne peut pas s'échapper des "ramifications de son parfum." (37) Au lieu d'accentuer le son, la voix, les notes et comment ils affectent le sens de l'ouïe, Proust, à la manière de Baudelaire, s'intéresse à l'effet de la musique sur l'odorat. Ainsi il crée un parallèle entre la musique (dans ce cas-ci, la sonate de Vinteuil), et l'atmosphère où Swann entend cette musique (un dîner chez les Verdurin) pour deux raisons: d'abord, on voit que la musique a saisi Swann et qu'il n'est pas capable de fuir, et ensuite, l'idée du "parfum" de la musique nous rappelle l'odeur de la nourriture, du repas que les invités viennent d'achever.

La nourriture que mangent les Verdurin et leurs invités est évoquée, mais jamais décrite en détail dans Un Amour de Swann. L'important pour Proust c'est le lien entre les dîners et la vie sociale. Le repas est l'un des plus grands liens entre les membres de la société bourgeoise chez les Verdurin: "Les Verdurin n'invitaient pas à dîner: on avait chez eux 'son couvert mis.'" (8). En soupant avec cette société, on démontrait qu'on appartenait à leur cercle. Sans ce partage symbolique de nourriture, on perdait le respect et l'amitié de ce groupe de Bourgeois. Le pire crime parmi la société que décrit Marcel Proust dans ses romans, c'est le "mauvais goût." (26). Des vêtements, des actions, ou des paroles qui ne se conforment pas aux moeurs acceptées de l'époque laissent une mauvaise impression dans les yeux des spectateurs, analogues à la nourriture mal-cuite qui laisse un mauvais goût dans la bouche. La société bourgeoise des Verdurin avait mauvais goût dans leurs habitudes par rapport à la société aristocrate que fréquentait Swann. Pourtant, renoncer à un repas chez les Verdurin, c'était, selon eux, avoir mauvais goût.
Un soir, Odette de Crécy risque d'être accusée de cette transgression en osant quitter les Verdurin pour prendre un chocolat (dit-elle) dans un restaurant en attendant Swann. Mais même ce repas (ou boisson, dans ce cas particulier) en dehors de la société des Verdurin reste social, car elle ne boit pas seule (elle est entourée de gens, et elle doit attendre quelqu'un). Ainsi, le repas social peut aussi avoir lieu dans un restaurant ou dans un café au lieu d'une maison. Les cafés et les restaurants nommés dans Un Amour de Swann font penser au plaisir de la bonne cuisine combinée avec la bonne compagnie, et le nombre limité de gens qui ont accès à ce luxe dans la vie. Chez Proust, le Café Anglais, Tortoni, Prévost, et La Maison Dorée (64). sont des noms de restaurants qui évoquent l'image de la richesse et de la gourmandise, mais en même temps, du désir amoureux, du besoin absolu de l'autre. Dans le texte de Proust, c'est le moment crucial où Swann cherche Odette. Ses recherches persistent malgré le désespoir d'arriver à son but, "parce qu'il lui était trop cruel d'y renoncer." (64). Renoncer à la nourriture, c'est renoncer à la vie, mais pour Swann, il suffit de renoncer à sa recherche d'Odette et le résultat serait pire que la mort. Dans sa poursuite d'Odette, Swann peut être comparé à "un affamé qui troquerait un diamant contre un morceau de pain." (53). Son envie d'Odette est plus forte que la faim physique. Donc on parvient au langage alimentaire, qui s'étend à d'autres parties de la vie humaine.
Toutes les déscriptions de Proust relient les plaisirs éphémères de la vie, qui, pour Proust, comprennent l'amour, la peinture, le langage parlé et écrit, ainsi que la musique et la nourriture. Le mot "goûter" est peut-être le mot le plus utilisé par Marcel Proust dans son écriture. Il exprime non seulement la sensation physique produite par les aliments, mais aussi le plaisir, l'amertume de la vie, ou la douceur d'une réussite. Dans un épisode d'Un Amour de Swann, Proust se sert du symbolisme des goûts différents pour les émotions (la douceur, l'amertume):
Odette fit à Swann "son" thé, lui demanda: "Citron ou crème?" et comme il répondit "crème," lui dit en riant: "Un nuage!" Et comme il le trouvait bon: "Vous voyez que je sais ce que vous aimez." Ce thé, en effet, avait paru à Swann quelque chose de précieux comme à elle-même, et l'amour a tellement besoin de trouver une justification. . . (52).
Ici, on voit le contraste entre la douceur de la crème et l'amertume du citron, dont Swann a choisi le premier, car il voulait goûter à la douceur de l'amour avec Odette. Pour Odette, la crème n'est pas seulement douce, mais c'est un nuage doux. Un nuage, c'est quelquechose de brumeux, qui crée une voile devant les yeux. Ainsi, Swann est aveuglé par le nuage de son amour pour Odette, pour lequel il a besoin de trouver une justification, mais qui lui semble aussi doux que la crème. Le thé, comme l'amour, est quelquechose de "précieux" qui ne peut pas être gaché par l'amertume du citron. Ainsi, "ce goût particulier d'aimer," (53) pour Swann, est nécessairement un goût doux.
Toutes les sensations peuvent être goûtées, sinon par la bouche, certainement par le coeur. Proust accentue chez Swann "son goût pour la peinture" et ses "goûts esthétiques." En comparant Odette à une vierge de Botticelli, Swann montre la distortion qu'a subi son goût avec l'envahissement de l'amour: il a développé un goût pour une femme qui était médiocre en réalité, mais qu'il dépeignait presque comme une déesse. Ses "goûts esthétiques" servent à créer une perception flatteuse d'Odette, dont "le baiser et la possession qui semblaient naturels et médiocres. . . lui parurent. . . surnaturels et délicieux." (55). Le goût esthétique, comme le goût pour la nourriture, change facilement avec les circonstances et le temps.
Proust avait raison en comparant son style à la gelée brillante, claire, et solide de sa cuisinière et ses idées aux carottes savoureuses. En effet, ce que l'on goûte dans son assiette peut assouvir une faim physique aussi bien que ce que l'on goûte dans un texte peut satisfaire une envie intellectuelle. L'intellectuallité fait partie du cerveau, l'organe qui lie tous les sens humains. Tout ce que l'on éprouve, soit le plaisir d'une belle peinture, soit l'odeur délicieuse du café, parvient au même endroit: le cerveau. Voici ce que nous montre Marcel Proust en rapprochant son écriture de la nourriture. Un oignon n'est pas différent d'un texte triste, car les deux nous font pleurer.
Bibliographie
Erman, Michel. "Proust et les métamorphoses du goût." Bulletin de la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray. 38 (1988). pp. 66-72.
Hani, Jean. "Nourriture et spiritualité." L'Imaginaire des nourritures. Vierne, Simone (ed.). p. 137.
Proust, Marcel. Un Amour de Swann. Paris: Gallimard. 1954.
Proust, Marcel. Combray.New York: Appleton-Century-Crofts, Inc. 1952.
Tobin, Ronald W. Littérature et Gastronomie: Huit Etudes Réunies et Prefacées. Papers on French Seventeenth Century Literature, 1985. pp. 36-104.