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Rebecca Engelberg (La Verseuse Portugaise, Delaunay)
Jessica Chubak (Fumées, Apollinaire)
Sarah Kerbeshian (Scaramouche, Milhaud)
Que trouve t-on en commun entre la peinture La Verseuse Portugaise de Delaunay, le poème Fumées d'Apollinaire, et la pièce Scaramouche de Milhaud? Tous les trois possèdent des éléments cubistes comme la fragmentation des plans, le mélange des techniques et des images, la création d'une nouvelle réalité, et la simultaniété. Bien que ces oeuvres semblent différentes au premier abord, elles sont tous liées par les innovations et la nouveauté de l'art cubiste.
Avec ses cercles de couleurs chaudes et brillantes, les peintures de Robert Delaunay ne semblent pas comme celles des originateurs du cubisme. Le cubisme, commencé par les artistes Pablo Picasso et Georges Braque, est caractérisé par une nouvelle façon de représenter l'espace. Le cubisme analytique de ces deux peintres a libéré les volumes de la perspective. Les lignes ne convergent plus en un point mais elles créent des tranches géometriques, entrecroisées et chevauchées. Avec cette nouvelle technique, on peut regarder tous les côtés d'un objet à la fois. Alors que la représentation de l'espace s'est transformée, les sujets des peintres sont des objets quotidiens et les couleurs sont monochromatiques. Donc, si on regarde les peintures de Delaunay de plus près, on peut voir les similarités entre le "cubisme orphique" de Delaunay et le cubisme de Picasso et de Braque. En utilisant les cercles des couleurs brillantes, Delaunay transforme l'espace et les objets quotidiens en formes géométriques. Le résultat est l'image d'un rêve avec des influences cubistes. Le peinture qui s'appelle La Verseuse Portugaise (1916), illustre le cubisme de Delaunay.
La force de cette image est la division des sujets et de l'espace en des formes et des parties géometriques. Le sujet de cette oeuvre n'est ni exotique ni nouveau. Il y a une table avec une nappe et des fruits. À côté de la table, il y a une femme qui tient un pot. C'est une scène quotidienne. Mais, la nouveauté est que tous les plans sont divisés en formes géométriques. La composition est basée sur la forme d'un "V" ouvert.
Par exemple, les coins de la nappe créent les "V" et ce dessin est répété sur le tissu de la nappe. Les objets sur la table sont arrangés de sorte à former un "V" entre la femme, le coin de la table, et une grande pastèque. Donc, les objets sont les parties d'une forme géométrique.
De plus, les objets eux-mêmes sont fragmentés en angles et formes abstraites. En bas de l'image, les formes rectangulaires dominent.
Il y a plusieurs lignes droites et des angles aigus. L'espace du bas de la peinture est divisé en équerres et rectangles précis, moins abstraits que le reste de l'image. En contraste, en haut de la peinture, les fruits et l'espace ouvert sont constitués de cercles. De plus, les objets deviennent plus abstraits et simplifiés. Par exemple, les fruits sont des cercles de couleur dans les autres cercles. Même l'espace vide est divisé en cercles légers et obscurs. Les cercles de l'espace vide entourent et couvrent ceux des fruits et de la table. Alors, on peut voir l'espace vide et les objets solides en même temps. De plus, le spectateur peut voir les objets selon des perspectives différentes. Par exemple, les fruits sont construits de beaucoup de cercles au lieu de seulement le contour d'une perspective.
Avec les fragmentations des perspectives, Delaunay change le plan de l'image. Il n'y a plus de séparation précise entre le premier plan et l'arrière-plan. Les deux se chevauchent et se mélangent au lieu d'être l'un devant l'autre. Donc, la peinture n'est plus une fenêtre dans l'espace parce que le plan de l'image est sur la surface de la toile. Dans La Verseuse Portugaise le plan change entre le bas et le haut de la peinture. En bas, Delaunay dépeint la profondeur avec précision mais en haut, la profondeur disparaît et les formes plates dominent. L'image entière semble étre inclinée vers l'avant comme les objets sont arrangés l'un sur l'autre sur le même plan.
Avec cette nouvelle conception des plans, Delaunay peut créer un monde sur la toile. Il ne doit pas essayer de représenter ou photographier la réalité. Donc, il a la liberté de peindre l'abstrait. Par exemple, le visage de la femme est seulement un cercle pour le front, un petit demi-cercle pour la bouche, et une ligne pour l'oeil. Les traits sont simplifiés en formes essentielles comme dans les masques "primitifs." Delaunay mélange le primitivisme et la fragmentation des plans de Picasso et de Braque avec l'abstrait et les couleurs intenses. Le résultat est un cubisme très abstrait est imaginatif.

Quand on pense au cubisme, ce sont les peintures de Picasso et de Braque qui nous viennent à l'esprit. Mais, il est important de noter que le mouvement cubiste existe aussi dans la poésie. Guillaume Apollinaire est peut-être l'écrivain cubiste le plus connu et son poème Fumées est un exemple frappant et complexe du cubisme dans la poésie. On y remarque la fragmentation des plans et la création de quelque chose de nouveau à travers les mélanges.
La structure de Fumées a un aspect que l'on peut appeler cubiste. Quand on le lit sans l'analyser, il est possible de voir ce poème comme un mélange sans sens et sans ordre. On peut dire la même chose des peintures cubistes car au premier abord, on les voit comme désorganisées et sans formes. Bien que la forme soit abstraite et parfois cachée, elle est certainement présente. Le cas est le même avec Fumées.
Les quatre premiers vers ont chacun six syllabes comme les six faces d'un cube. Juste avant les quatre derniers vers, il y a une strophe de six vers, encore le numéro des faces d'une cube, chacun avec douze syllabes. Ces vers alexandrins de 12 syllabes sont utilisés pour un sujet plus sérieux et traditionnel: tels que l'amour.
Entre la première strophe de six syllabes et la strophe de douze syllabes, il y a une autre "strophe" qui est en forme de pipe ou peut-être une colonne de fumée. C'est en lisant cette strophe qu'on se rend compte qu'Apollinaire est cubiste non seulement parce qu'il mélange le dessin et le texte, mais aussi parce que, comme les peintres cubistes, il fragmente le plan visuel. Nous sommes habitués à lire de gauche à droite. Mais, ici, nous sommes obligés de lire de haut en bas, bien qu'une colonne de fumée monte de bas en haut. Donc, les plan visuel et littéraire sont interrompus. Ce poème d'Apollinaire est comme les peintures cubistes. On ne peut pas l'assimiler et l'interpreter en le regardant seulement d'un côté ou d'une direction.
Le deuxième élément cubiste qu'on voit dans Fumées est le mélange: le mélange des sujets et le mélange des images. Le mélange des sujets "je" et "tu" est important parce qu'il crée la multiplicité des perspectives qui caractérise le cubisme.
À travers une syntaxe qui n'est pas traditionelle, Apollinaire fragmente le plan littéraire et crée la multiplicité. Par exemple, il ne met pas les adjectifs à côté des noms qu'ils qualifient; il les placent à la fin du vers. Ainsi, il interrompt notre lecture et nous sommes obligés de relire chaque vers et de changer l'ordre des mots dans notre tête pour les rendre familiers et logiques. Un exemple frappant est "Les boucles des odeurs par tes mains décoiffés". Bien que l'ordre des mots suggère que les mains sont décoiffées, ça peut être les boucles qui sont décoiffées. Ça peut être aussi les odeurs qui sont décoiffées: l'ordre des mots n'est pas clair.
On voit aussi cette polyvalence dans l'absence de ponctuation qui nous permet de rapprocher les mots à notre guise. L'absence de la ponctuation, écrit Michel Butor (Calligrammes): "a l'avantage de laisser communiquer des mots qu'une analyse grammaticale ultérieure pourra assigner à des phrases différentes, et par conséquent de rendre plus sensibles leurs relations locales, leur proximité sur la page devenant plus importante pour l'intonation que la façon dont apparaissent une polyvalence comparable à celle qu'ils pourraient avoir dans une peinture, soulignant par là même leur caractère visuel, a la propriété de simplifier considérablement l'aspect du texte," (9). Ainsi sans la ponctuation qui limite les sens des mots, le poète et le lecteur jouissent d'une grande liberté d'interprétation dans Fumées.
Cette fragmentation littéraire est importante dans le mouvement cubiste parce que nous sommes obligés de formuler de nouvelles interprétations et idées. Dans les peintures cubistes on peut voir, par exemple, une femme avec des caractéristques qui ne sont pas traditionellement féminines. Mais, en voyant une peinture dans laquelle l'artiste utilise ces éléments, on doit accepter des rapports bizarres et surprenants. Apollinaire fait la même chose dans Fumées. Il renverse le sujet et l'objet d'une façon non-conventionelle. En général, on dit que les flammes hypnotisent et fascinent une personne. Apollinaire, cependant écrit, "Tu fascines les flammes," nous sommes obligés d'arrêter et de nous poser des questions. On doit examiner de nouveau ce qu'on pense du rapport entre les flammes et les personnes. Est-ce que c'est vraiment la femme qui hypnotise la flamme?
Ou est-ce que c'est un jeu de mots? Peut-être est-ce Apollinaire, un poète vaniteux, qui fascine ceux qui lisent ses poèmes. Et puis, on se demande ce qui rampe a ses pieds? Est-ce que se sont les femmes, les flammes, ou les feuilles? Et, si ce sont les feuilles, est-ce que ce sont des feuilles de poésie ou de tabac? C'est incertain; on ne sait pas. Ces vers sont donc cubistes non seulement parce que le plan de la lecture est fragmenté, mais aussi parce qu'il y a l'élément de la surprise et d'une nouvelle réalité.
Le mélange et la multiplicité créent une nouvelle réalité qui n'est pas visuelle, mais conceptuelle. Apollinaire utilise des mots qui ont plusieurs significations qui reflétent des thèmes essentiels au cubisme. Le plus frappant est le mot "zone," car il a des connotations géographiques, géométriques, astrologiques, et sociologiques.
Une nouvelle réalité est créee à travers des images qui mélangent et incorporent des éléments très différents. Un mélange qu'on remarque est celui des sens. Par exemple, Apollinaire écrit: "Je hausse les odeurs/ Près des couleurs-saveurs". Les odeurs sont olfactives, les couleurs sont visuelles, et les saveurs font partie du goût. C'est important de voir ici que l'image de hausser les odeurs est une image de fumée, car quand on fume, une colonne de fumée, qui a une odeur particulière, s'élève vers le ciel.
Un autre mélange entre les sens se retrouve dans le vers: "Des fleurs à ras du sol regardent par bouffées / Les boucles des odeurs par tes mains décoiffées / Mais je connais aussi des grottes parfumées". On trouve plusieurs mélanges ici. Les fleurs voient avec des odeurs et l'acte visuel est remplacé par un acte olfactif. Il y a une opposition entre odeur et parfum. Ici, les fleurs ont une odeur et les grottes sont parfumées. Un autre mélange qui est notable est celui de la femme et de la fumée où boucles de cheveux et de fumée s'entrelacent.
Dans la première partie, Apollinaire parle de la guerre et dans la deuxième de l'amour et de la paix. Il y a, donc, un mélange entre l'amour et la violence. Les allitérations, les rimes, et les sonorités soulignent ce mélange. On trouve les mots aux consonnes dures comme "guerre," "terre," "odeur," "près," et "couleurs-sauveurs" et aux "qqq" et "ggg" comme "tandis que" et "ensanglante" qui illustrent la violence. Par contre la paix et l'amour sont décrites par des sons doux comme "fffffff" comme "bouffées," "décoiffées," "fascines," "flammes," "femmes," et "feuilles." Il y donc un mélange non seulement des idées (la guerre et l'amour), mais un mélange de formes.
Un dernier mélange qu'on remarque est entre le haut et le bas comme la juxtaposition des verbes "hausse" et "étendre" qui ont des connotations de hauteurs et "ramper" ou "gravite." L'image de l'espace joue donc un grand rôle dans les oeuvres cubistes.
Comment peut-on expliquer ou résoudre cette polyvalence et tous ces mélanges non-conventionels? Y a-t-il de l'unité dans ce poème? A mon avis, oui. Dans ces images de la guerre, du tabac, et des des femmes, il y a de la confusion et de la surprise, mais aussi de l'unité. Comme dans les peintures cubistes, l'unité est parfois difficile à voir, mais elle est certainement là, et déjà dans le titre de ce poème. La fumée est un symbole "des relations entre la terre et le ciel." On voit ce symbolisme dans les images de hauteur et de bas. La fumée, comme l'acte d'écrire pour Apollinaire, est un remède qui purifie. Et puis la fumée, comme les mots dans ce poème a une connotation spirituelle et représente "le départ de l'âme du corps." Le titre de se poème est donc très bien choisi. Apollinaire l'a appelé Fumées et non pas Fumée. On voit à travers ce titre au pluriel que la multiplicité d'interprétation est essentielle dans ce poème cubiste.
Darius Milhaud (1892 - 1974) était un des Six, un groupe de compositeurs qui ont révolutionné la musique française juste après la première guerre mondiale. Les Six composaient ce qu'on peut appeler la musique cubiste. En s'éloignant de la musique impressionniste, ils ont créé un nouveau type de musique qui exprime la réalité en mélangeant la musique classique, la musique populaire, et le jazz. De plus, Milhaud, qui a passé quelques années au Brésil, aimait les rythmes exotiques de la musique brésilienne et il les a incorporés dans ses compositions. Milhaud a expérimenté avec la polytonalité qui est devenue une caractéristique de toutes ses oeuvres. Il a juxtaposé des accords différents et aussi, il a expérimenté avec la polytonalité de la mélodie. Il a placé des mélodies différentes de telle sorte qu'on les entend en même temps. Bien que ces mélodies soient indépendantes, elles s'intensifient. Scaramouche, une composition célèbre de Milhaud, exprime la musique cubiste. Dans cette oeuvre, on trouve de la simultanéité de la polytonalité et celle du mélange des types de musique. De plus, dans Scaramouche, Milhaud évoque la réalité de la vie quotidienne, mélangeant l'art et le quotidien.

Scaramouche est une suite de trois mouvements, Vif, Modéré, et Braziliera, écrite à l'origine pour deux pianos et la première représentation était à l'Exposition Universelle de 1937 à Paris.
La suite était si populaire que Milhaud l'a arrangée pour saxophone et orchestre. En composant Scaramouche, Milhaud a tiré de la musique d'une composition qu'il a faite pour accompagner Le Médecin Volant de Molière. Dans cette pièce de théâtre, il s'agit de Sganarelle, un homme qui est valet mais qui doit faire semblant d'être médecin. C'est un "médecin" volant parce qu'il vole d'une fenêtre à l'autre et de la maison à la rue pour que personne ne se rende compte de sa tromperie. La pièce suit la structure d'une comédie italienne et scaramouche est un terme de théâtre italien qui dénote un homme qui a deux métiers ceux d'Arlequin et de capitaine à la fois. Ainsi, le titre Scaramouche de la suite de Milhaud évoque la simultanéité et la multiplicité d'interprétations possibles d'une personne ou d'une chose. Par exemple, le malade voit Sganarelle comme un médecin pendant que son maître le voit comme un valet. La polytonalité et le mélange des types de musique traversent tous les mouvements de Scaramouche, exprimant le thème de la simultanéité. La polytonalité et le mélange évoquent la vie double de Sganarelle ou les aspects distincts de la même chose. Ainsi, ils évoquent une image ou une idée de plusieurs points de vues en même temps.
De plus, il y a une progression de thèmes musicaux dans chaque mouvement de la suite. Chaque mouvement commence avec un thème principal, deux ou trois thèmes intermédiaires suivent, et le thème principal finit la pièce. Bien que chaque thème ait des caractéristiques distinctes, les thèmes intermédiaires sont des variations du thème principal. Chaque changement du thème représente le changement de personnalité de Sganarelle ou le changement d'une chose à une autre. Mais, chaque personnalité ou chose est liée aux autres par les traces du thème principal.
Finalement, à la fin de chaque mouvement, des thèmes convergent au thème principal et on voit que tous les thèmes décrivent la même personne ou la même chose de points de vues différents. Cette simultanéité de points de vues différents donne une impression vraie de la réalité d'une personne ou d'une chose. Si on voit tous les aspects de la personnalité de quelqu'un, on le comprend plus que si on voit seulement un aspect. Par exemple, on comprend mieux Sgaranelle si on se rend compte de sa tromperie. De la même manière, la compréhension d'une chose grandit avec chaque point de vue différent.
Dans Scaramouche, chaque mouvement représente un point de vue, mais la suite représente la réalité ou la totalité. Je vois une correspondance entre chaque mouvement de Scaramouche et une partie de la vie et en les mettant ensemble, Milhaud crée un portrait de la vie. Vif est le premier mouvement de la suite et ce titre évoque le tempo du mouvement et l'idée de la vie à la fois. Le thème principal est très précis et symétrique avec des échelles chromatiques qui montent et descendent en succession. Je pense que ce thème exprime l'agitation de la vie en s'en moquant. Modéré, le deuxième mouvement est très doux et très expressif. Je pense que ce mouvement exprime la tranquillité de la vie et les sentiments doux comme l'amour. Dans le troisième mouvement, Braziliera, Milhaud a mis en valeur les rythmes du Brésil. Il a noté le tempo comme mouvement de samba, et la syncope, qui souligne un temps faible, donne l'impression d'un carnaval exotique. Je crois que ce mouvement représente la passion et la célébration de la vie. Ainsi, dans Scaramouche, Milhaud unifie des aspects différents de la vie comme l'agitation, la tranquillité, et la passion pour représenter la vie de quelques points de vue. Pour faire cela, Milhaud utilise la polytonalité de mélodies et la progression de thèmes pour révéler quelques points de vue en même temps et cette simultanéité crée un portrait de la vie.
