Ellen Wilson: Matisse (texte)

Danielle Haskell: Matisse (peinture)

Robert Anderson IV: Stravinsky "Le Sacre du Printemps"

L'illustration a toujours été le petit frère de la littérature, une façon de raconter des histoires avec des images, toutefois au XXe siècle on voit l'apparition d'un nouveau mode d'expression: le livre d'artiste. Matisse (1869-1954), peintre fondamantalement fauve, évolue vers une abstraction quasi-totale dans son oeuvre Jazz (1947) où il explore à fond l'art du découpage et du collage. Stravinsky dans Le Sacre du Printemps suit la même route, en abordant la composition comme une construction fragmentée du rythme et de la mélodie.

La philosophie de Matisse donne un élément cubiste au texte du livre Jazz. Comme les artiste cubistes, Matisse critique la société et loue l'instinct, les éléments exotiques et la fragmentaion. Les Cubistes s'attaquent à la société moderne, et aux progrès. Dans Jazz Matisse rejette des éléments de son monde. Au début du livre, Matisse explique les raisons pour lesquelles il a écrit ce texte. Il cite 'ces pages ne servent donc que d'accompagnement à mes couleurs, comme des asters aident dans la composition d'un bouquet de fleurs d'une plus grande importance, leur rôle est donc purement spectaculaire". Cependant, le texte de Jazz est très important. Il est plus qu'une explication, car Matisse y discute l'importance de la liberté dans la vie et dans l'art. L'artiste engage une discussion pour présenter sa philosophie de vie en employant une poésie simple mais très

piquante.

Le titre d'une section du livre est "Dessiner avec des ciseaux". Les ciseaux sont un élément très important dans le texte, et ils sont un élément cubiste. Quand Matisse en parle, il écrit sur ses oeuvres d'art et sur son usage du collage, mais ils sont aussi un symbole de sa philosophie, à savoir: son amour de la liberté.

Pour Matisse, la chose la plus importante de la vie est la liberté. Pour la trouver, il est nécessaire d'échapper aux limites de la société. Les ciseaux représentent la destruction et la production. Quand Matisse fait un collage, il détruit le papier, mais en même temps, il crée une oeuvre d'art. Pour faire un collage on peut couper, et recouper et créer des fragments. Les ciseaux sont donc un élément de la fragmentation, un thème du Cubisme. Matisse les utilise pour éxpliquer qu'il est nécessaire qu'on détruise les limites de la société avant de pouvoir créer l'art ou d'être heureux.

Les ciseaux sont un élément du cubisme aussi, parce qu'ils séparent des choses. Ils multiplient à l'infini, donc on peut regarder chaque élément de la coupe d'origine. Quand on coupe quelque chose on change sa forme, donc on change sa perspective. Le changement de perspective et une action très cubiste.

Pour Matisse, il y a un rapport très fort entre la liberté et le bonheur. Matisse pense qu'on doit développer une idée de soi-même et son identité, et après ça on peut être libre. Donc, on doit garder son identité contre la société. Matisse explique que la société peut emprisonner l'identité des individus. Il écrit "un artiste ne doit jamais être prisonnier de lui-même, prisonnier d'une manière, prisonnier d'une réputation, prisonnier d'un succès". Matisse crée l'image d'une prison avec des barreaux de la manière, et du succès. Le cubisme est comme une révolte contre le style typique, le style d'impressioniste, ou le réalisme, donc, le cubisme est comme un individu qui refuse d'être 'prisonnier d'une manière".

L'importance de la liberté est encore évidente quand Matisse écrit sur des artistes japonais. Les artistes japonais de la grande époque changaient de nom plusieurs fois dans leur vie. J'aime ça: ils voulaient sauvegarder leurs libertés . La discussion des artistes japonais est intéressante parce qu'elle présente un autre élément cubiste. En effet, les artistes cubistes étaient célébres pour l'usage des choses primitives dans leur oeuvres, et leur admiration des cultures asiatiques.

Un autre élément cubiste dans le livre est l'importance de l'instinct. Matisse pense qu'il y trop de règles dans la société, et il veut découvrir l'homme de la nature, et les instincts libres. Il écrit qu'il a fait une promenade, qu' il a amassé des fleurs mais, "après en avoir fait un arrangement à ma façon quelle déception: tout leur charme est perdu dans cet arrangement.....le goût qui mÕa fait aller d'une fleur à l'autre est remplacé par un arrangement volontaire sortie de réminiscences de bouquets mort depuis longtemps." Matisse veut échapper aux idées passées, aux idées "mortes". Il veut découvrir des instincts libres.

A la fin Matisse écrit sur la vérité de l'art, et il discute l'importance de la liberté et de l'instinct. La vérité de l'art commence quand "on ne comprend plus rien à ce qu'on fait, a ce qu'on sait, et qu'il reste en vous une énergie...". Pour Matisse on peut découvrir cette énergie seulement après qu'on échappe aux règles de la société. Matisse veut couper avec ses ciseaux les éléments de la société et créer des oeuvres d'art avec l'énergie de sa liberté. En écrivant son avis et sa philosophie il annonce les thèmes du cubisme par exemple, la fragmentation, l'importance de la liberté, et ses intérêts des choses exotiques.
Toutefois Matisse est avant tout peintre plutôt qu'écrivain et Jazz est le seul ouvrage qui réunisse à la fois les deux hommes. Comme tous les artistes cubistes de l'époque son souci primordial est de ne rien emprunter au visuel. Matisse bien qu'en choisissant des thèmes simples tels que le cirque, les contes populaires ou ses souvenirs de voyage cherche avant tout à demeurer mystérieux tout en créant un ensemble harmonieux. On peut sans doute qualifier son travail de cubisme orphique car les structures bien qu'abstraites sont chargées d'une signification sublime sans aucune réfèrence au présent ou à l'immédiat. La joie de vivre et l'humour de Matisse explosent littéralement sur les pages de Jazz.

Chacune de ces vingt planches transcrit un mouvement intense, particulièrement ICARE, la plus connu, qui semble illustrer le titre du livre avec acuité. On voit en effet sur un fond bleu intense étoilé se découper la silhouette noire d'un danseur, un point rouge vif à la place du coeur. On imagine sans difficulté un rythme de jazz endiablé dans la nuit et un danseur désarticulé se laissant emporter par ses émotions en entendant cette musique qui parle à l'âme.

Les brillants découpages de LAGON collés sur un fond bleu pale rappelant l'eau seraient non identifiables si ce n'était pour la table des images, genre de lexique explicatif à la fin du livre. Les collages multicolores dépassent du cadre, ils évoquent des lagons en une géographie abstraite, c'est un lieu imaginaire empreint de primitivisme et de mystère. A l'inverse des cubistes traditionnels Matisse ne juxtapose pas, il fragmente avec humour et intensité, ainsi le frontispice du livre intitulé L'AVALEUR DE SABRES qui est particulièrement primitif traduit l'engouement de l'auteur pour l'insolite, il est aussi l'annonceur d'une tache ardue, relevant de l'illusion et de la performance, Jazz.est tout cela.

La musique d'accompagnement pour ce livre d'artiste est évidente, c'est pourquoi à la manière des cubistes nous avons choisi Stravinsky qui présente une autre perspective tout aussi captivante et tout à fait inattendue. En effet, n'utilise t-il pas la fragmentation, les rythmes primitifs, et une grande liberté dans son interpretation du Sacre du Printemps.

Une étude approfondie de la musique de Stravinsky révèle un lien très étroit avec l'art cubiste qui s'est développé au debut de 20ème siècle. Il y a toujours dans cet art, même dans les toiles très simples, un certain aspect bruyant qui est frappant dans son intensité. Souvent, ces couleurs vives et thèmes grossiers cachent la signification subtile de l'oeuvre sous une surface flamboyante. De même, le Sacre du Printemps, ayant la réputation de la première oeuvre européenne qui laisse une telle part au bruit. dissimule un génie musical qui rend extraordinaire cette histoire simple.

Mais il s'agit de bien autre chose que de la pimpante floraison des cerisiers dans notre petit jardin. La musique a pris une cruauté qui attaque l'âme comme une bise entrecoupée qui vous perce jusqu'a l'os, comme ce soleil corrosif qui fond la glace, une espèce de verdeur acide, une aigreur de seve, et toujours des prolongations à perte de vue de la même note!

 Le Sacre du Printemps, comme l'art cubiste, se caractérise par une certaine incohérence des thèmes et des morceaux. Il y a une grande floraison d'idées différentes qui se présentent, rendant difficile toute synthèse de la musique. Même le titre suggère une double signification; le titre réel aurait dû être: Printemps sacré qui est plus proche de l'histoire qui l'accompagne. Cependant, en l'appelant Sacre du Printemps, Stravinsky laisse deux significations distinctes, celle du Printemps saint et celle d'une consécration au Printemps. La profusion d'idées sonores et l'impression d'improvisation qu'elle donne rappelle les grands musiciens de jazz qui rassemblaient beaucoup d'éléments pour construire quelque chose de vraiment nouveau.

Le ballet lui-même est sur le sujet des rites paiens au Printemps, tout comme l'emploi des thèmes primitifs et africains par les peintres cubistes. Cet élément est très important: Stravinsky a passé beaucoup de temps avec l'archéologue Nicolas Roerich qui a découvert de l'art russe neolithique dans ses fouilles. Les conversations à Saint Pétersbourg au Printemps de 1910 ont formé les bases des décors du Sacre. De plus, partout dans le Sacre on touve les vestiges d'une obsession avec les cultures lointaines dans le temps et dans l'espace. Sur le plan de l'espace Stravinsky utilise des échelles extrême-orientales et de la percussion africaine. Ce genre d'inspiration est très semblable à celle de l'art cubiste, qui cherchait toujours de nouvelles influences inouies. Donc, il y a un lien profond entre les masques africains de Picasso dans les Demoiselles d'Avignon et le Paganisme du Sacre du Printemps.

A travers ces éléments étranges et la juxtaposition des formes differentes les artistes definissent le cubisme. Un aspect central du cubisme en art que Stravinsky n'a guère négligé est l'idée de la fragmentation des thèmes qui étaint auparavant nets et unifiés. Tout comme les peintres cubistes qui essayaient de voir à travers l'image, montrant plusieurs dimensions en même temps, le compositeur traite plusieurs dimensions en même temps, le compositeur traite plusieurs thèmes musicaux en succession rapide. Comme Beethoven, on observe que les motifs de Stravinsky sont souvent des fragments rythmés de gammes. Non seulement il brise les mélodies pour les exposer de plusieurs dimensions, mais Stravinsky quitte le domaine du traditionnel pour inventer un style musical. Ainsi, les critiques disent du Sacre c'est un monde clos qu'il a fallu briser pour en tirer la matière de la moindre page. Cette oeuvre témoigne d'une véritable révolution en musique et en art qui se caractérise par la juxtaposition dissonante de plusieurs éléments variés. Tout comme la peinture cubiste, les poèmes d'Apollinaire, ou le jazz, Stravinsky s'est efforcé de créer du sens dans l'ensemble, non dans l'image ou la perspective linéaire. Les troubles qui sont arrivés lors de sa première représentation au Théâtre des Champs Elysées sont une indication de la nouveauté qu'apporte cette musique inouie.

Texte , illustration, musique, cet ensemble réussi dans Jazz et dans le Sacre du Printemps entraîne le spectateur dans un monde nouveau et déroutant. La libération des formes et des moyens, la cacophonie voulue et obsédante, la fragmentation d'un texte habile et image nous transporte qu'on le veuille ou non dans un monde où toutes les règles du cubisme sont observées.

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