Le Masque et L'Homme: Le Cas de Jean-Baptiste Clamence

Un masque est une apparence fausse qui sert à dissimuler tout ce qu’on veut cacher, ou aux autres ou à soi-même. Le masque est créé par besoin de protection : ce qu’il protège, pourtant, est différent pour chaque porteur. Dans le cas de Jean-Baptiste Clamence, le masque le protège du jugement social et de la responsabilité. En plus, il lui permet de dominer sur l’homme en le libérant de ce jugement. Son masque se manifeste à travers plusieurs aspects de sa vie et de son caractère : son identité, son métier, sa confession à l’interlocuteur, sa philosophie, et ses actions.

Le masque de Jean-Baptiste au début de l’histoire inclut le divin, la vertu parfaite, la générosité, la bénévolance, l’appréciation du monde, et une objectivité envers le monde entier. D’après Jean-Baptiste, cette objectivité l’empêche de juger les autres. Par conséquent, les autres ne peuvent pas le juger. Mais, en réalité, il n’est pas objectif : il juge à travers ses sentiments de domination, et il sent que les autres ne peuvent pas le juger parce qu’il domine. L’innocence créé par son masque lui permet de dominer parce que l’innocence est à la fois le pouvoir absolu et l’absence la plus pure du jugement.  « Je sais bien qu’on ne peut se passer de dominer ou d’être servi. Chaque homme a besoin d’esclave comme d’air pur. Commander, c’est respirer … » (49) Pour Jean-Baptiste, la vie entière est un jeu entre le maître et l’esclave.  Ceux qui dominent, jugent, tandis que ceux qui sont inférieurs sont jugés. Cependant, l’homme se sent poussé de cacher son désir de régner pour garder sa place dans la société.  Jean-Baptiste cache son désir de dominer derrière le masque de sa profession : c’est un avocat qui défend les orphelins et les veuves. « Il exerce son métier d’avocat de telle façon qu’il n’a jamais les mains sales et qu’il échappe à toute espèce de responsabilité… » (Chesneau 466). D’après Chesneau, c’est la faiblesse de son personnage ainsi que son désir de garder son innocence qui lui fait rejetter la responsabilité. Cependant, Rycke pense que Jean-Baptiste veut simplement juger les autres :

 « In Paris, he did practice virtue…not for the sake of mankind, but for virtue’s own sake…This allowed him to hold mankind in contempt, and by looking down from his virtuous pinnacle on sinful mankind, he kept proving to himself how superior he was to others… » ( Rycke p198)
 

D’après le récit, Jean-Baptiste a plutot le désir de juger sans être juge. Il dit « les juges punissaient, les accuses expiaient, et moi, libre de tout devoir, soustrait au jugement comme à la sanction, je régnais librement dans une lumière édénique… » (Camus p34) Alors, ce métier masque sa décision de dominer au lieu d’être dominé.

L’image de Jean-Baptiste comme homme parfait est remise en question par son témoignage d’un suicide d’une jeune femme. Dès qu’il se rend compte de son manque d’action, il est obligé de créer une nouvelle image de lui-même. Cette image est liée au christianisme. Ce manque d’action le culpabilise et le pousse à quitter sa vie à Paris. Comme Adam, qui a été forcé de quitter le jardin du paradis, Jean-Baptiste déménage à Amsterdam, une ville connue pour la débauche et ses cercles concentriques qui ressemblent à ceux de l’enfer. Mais pourquoi déménage-t-il aux Limbes, pour se punir ou pour être jugé? Jean-Baptiste ne sait pas comment accepter sa culpabilité, et il veut s’enfuir de tout ce qui lui rappelle son passé. Mais ceci n’est pas possible. Jean-Baptiste ne peut jamais échapper au souvenir de son manque d’action, de l’eau sale qui a resulté de la mort.  L’eau, avant un symbole de purification et de nouvelle vie, devient maintenant l’anti-purification et la mort, comme dit Pêtrey.

« All water is contaminated by the seminal baptismal experience occuring when the girl leapt ( or might have leapt) into the Seine…Like his namesake, Clamence wants to ‘mettre tout le monde dans le bain,’ but only ‘pour avoir le droit de se secher soi même au soleil’… » (1451-2, Petrey)

Le suicide de la femme gâte l’eau, et la mémoire ainsi gâte l’être parfait de sa personne.

Le narrateur se nomme Jean-Baptiste après le suicide de la femme parce qu’à partir de ce moment il va assumer le rôle du Jean-Baptiste biblique.  Ce personnage a baptisé le Christ et est celui que l’on confond souvent avec lui.  Sa motivation est de s’élever plus haut, bien qu’il se sente déjà coupable. Tandis que le Jean-Baptiste  de la bible confère une vie spirituelle, Jean-Baptiste laisse mourir une femme.  Bien qu’il ait défendu les veuves et les orphelins, Jean-Baptiste n’a jamais dû se sacrifier.  Il n’agit pas dans ce cas parce qu’il ne veut pas se sacrifier.  Pourtant, il se considère toujours supérieur.  La nouvelle identité de Jean-Baptiste manifeste le début d’une transformation de son masque d’un homme protégé par sa profession à un homme protégé par sa confession. Il dévoile à l’interlocuteur la fausseté de son métier pour avoir l’occasion de s’expliquer, et donc pour éviter le jugement. Pourtant, Jean-Baptiste n’a pas abandonné son besoin de dominer, car il garde une autre partie de son masque. Cette autre partie, le pouvoir de la parole et du vocabulaire pour dominer l’interlocuteur, lui permet d’éviter son jugement. La narration est à la première personne : l’interlocuteur ne peut ni parler ni débattre les idées de Jean-Baptiste. Par conséquent il est rendu impuissant et opprimé. Le vocabulaire de théâtre et de sport qu’utilise Jean-Baptiste en décrivant son histoire convient avec son personnage.  Car dans ces cas-là, les acteurs jouent des rôles sous la protection d’un costume ou d’une uniforme. Leurs actions sont limitées par les règles et les textes qu’ils doivent suivre.  Ces limitations ainsi enlèvent la responsabilité et la liberté d’action.  L’acteur et le joueur sont innocents à cause de ce manque de liberté. Ainsi, en utilisant ce vocabulaire, Jean-Baptiste maintient son innocence.

Le vol de Jean Baptiste de la peinture démontre sa domination non seulement sur le plan humain, mais aussi sur le plan religieux.  L’agneau Mystique, un tableau qui fait partie des « Juges Intègres, » une série des peintures, trouvé dans une cathédrale, représente l’innocence absolu d’Adam et d’Eve avant leur rencontre du serpent. En volant cette peinture, Jean-Baptiste vole aussi l’innocence de la Cathédrale. Comme il a sali l’eau, il salit la pureté de la religion. Il domine ce qui est le plus sacré pour les autres. Néanmoins, il veut être attrappé pour ce crime. Pourquoi ? Parce que ceci lui permettrait de se confesser, en plus de se déculpabiliser et de retrouver son innocence, toujours sous un masque.

A la fin du livre, Jean-Baptiste n’est pas inquieté ni de ne pas avoir sauvé la femme ni de ne pas avoir rendu le tableau. Pendant qu’il reste à Amsterdam, Jean-Baptiste se rend compte du fait qu’il est toujours innocent. Selon Jean-Baptiste, on peut rester innocent en faisant un crime, parce que l’action n’est pas le seul determinant du caractère. Cette philosophie résulte de l’aveuglement de son masque : il n’a pas la force d’accepter la réalité qu’il a commis un crime, et qu’il a complétement perdu son innocence. Il n’est plus ni divin ni supérieur, mais trompeur du lecteur, de l’interlocuteur, et de lui-même.

« Clamence is not blind, since he is aware that there is evil in the world, and that the principal evil in his own code of ethics is the refusal to actively love one’s fellow man. He chooses, however, to take the easy way out by blaming himself and the rest of mankind, for something that is the part of human nature… » (De Rycke 202)

L’ironie de cette histoire se manifeste dans le désir de Jean-Baptiste d’être divin.  En fait, la seule partie de Jean-Baptiste qui est vraiment divine est son masque : son nom, sa confession, et sa profession de juge-pénitent.
 

Oeuvres Citées

1. Camus, Albert. La Chute. Paris : Gallimard (Folio), 1956.
2. Chesneau, Albert. « Un modèle possible du héros de La Chute. » The French Review,  40 (1967) : 463-470.
3. DeRycke, Robert. « La Chute : The Sterility of Guilt. » Romance Notes, 10 (1969): 197-203.
4. Petrey, Sandy, « The Function of Christian Imagery in La Chute. » Texas Studies in
Literature and  Language, 11:(1970), 1445-1454.
 

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