(anonymous)

Français 185

"Non" à la révolution


"Tu sais bien que je ne pense jamais. Je suis bien trop intelligent pour ça."

Helicon dans Caligula

"There is nothing either good or bad, but thinking makes it so."

William Shakespeare



 
 

   En 1905 un jeune terroriste nommé Kaliayev, membre d'une organization révolutionnaire russe, a refusé de lancer une bombe contre le grand-duc Serge quand il a vu qu'il était accompagné de deux enfants. Quelques jours plus tard Kaliayev a lancé la bombe quand le grand-duc était seul. En 1949, intéressé par cet événement, Camus en a fait le sujet de sa pièce Les Justes.

Dans la pièce il s'agit de la Russie au début du XXème siècle, mais on y trouve bien des problèmes qui existaient sûrement en France, en Europe et dans le monde entier au milieu du XXème siècle, quand la pièce était écrite. Ces années après la Second Guerre Mondiale étaient particulièrement dramatiques car le monde était dominé par la tension entre l'Est et l'Ouest, des procès politiques, des assassinats et des condamnations à mort. Par exemple, en septembre 1948 le comte Bernadotte, favorable au retour des réfugiés palestiniens dans leur foyer, est assassiné par une organisation terroriste; en 1949 L. Rajk est condamné à mort en Hongrie; en 1951 les époux Rosenberg, accusés d'espionnage, sont condamnés à mort aux Etats-Unis; en 1952 en Tchécoslovaquie onze personnes sont condamnées à mort dans le procès de Slansky.

En 1957 à Stockholm, au moment de recevoir son prix Nobel, Camus a proclamé: "Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice." Ici Camus veut dire que la justice est une idée, c'est-à-dire, une chose abstraite. Par contre, sa mère est une personne réelle et très importante dans sa vie (son père avait été tué quand il n'avait qu'un an, donc Camus a é té élevé par sa mère). Chez Camus, ce sont les gens avec qui nous partageons notre vie qui comptent. Les justes est une pièce historique qui parle des limites du terrorisme politique. Comme L'État de siège, Les justes est l'histoire d'une lutte contre la tyrannie ou, comme le titre suggère, d'une lutte pour la justice. Kaliayev déclare audacieusement: "J'ai lancé la bombe sur votre tyrannie, non sur un homme." Mais, comme le policier Skouratov lui répond: "le problème est que c'est l'homme qui l'a reçue." Dans Les justes Camus demande s'il y a des limites où on peut aller en poursuivant la justice. C'est -à-dire, y a-t-il une limite qu'il ne faut pas dépasser? Peut-être n'y a-t-il rien de plus important que de connaitre nos limites.

Des idées sans limites sont les choses les plus dangereuses au monde, comme le Holocauste, comme les 70 ans du Communisme en Russie, comme les deux guerres mondiales. Chez Camus ce thème est evident dans Caligula (la devise de l'Empereur était bien "un jeu qui n'a pas de limites")aussi bien que dans Les justes. Camus est obsédé par l'absurde. Selon Caligula, il y a une vérité qui rend la vie sur notre terre si absurde. "C'est une vérité toute simple et toute claire, un peu bête, mais difficile à découvrir et lourde à porter." Et qu'est-ce c'est que cette vérité si puissante? "Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux." Caligula dit: "Ce monde, tel qu'il est fait, n'est pas supportable. J'ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l'immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde." La justice est l'une de ces choses qui ne sont pas de ce monde. Jean Grenier écrit à propos de Camus: "Il avait pris pour première vérité l'incompatibilité de l'ordre voulu par l'homme avec l'ordre imposé par l'univers." Sa philosophie de l'absurde est fondé "sur la constatation que l'homme est inadapté au monde dans lequel il est condamné à vivre." Des terroristes comme Kaliyev refusent d'accepter ce monde comme il est et luttent pour des idées "pures" comme la justice.

La justice, comme un verdict, et même comme la haine ou l'amour, est une idée, c'est-à-dire une chose sur laquelle "on peut discuter pendant des nuits." Chez Camus, une idée, comme l'amour ou la haine, ne vient pas forcement de notre raison. Comme a dit Skouratov, "Ce qui n'est pas une idée c'est le meurtre. Et ses conséquences, naturellement." Kaliayev a lancé une bombe sur la tyrannie mais il a tué le grand-duc - un homme. Toutefois, il n'a pas pu tuer les enfants, même pour la justice qu'il aime tant. C'est encore Skouratov qui dit: "Une idée peut tuer un grand-duc, mais elle arrive difficilement à tuer des enfants." En ce monde souillé, seuls les enfants sont innocents, et il n'y a rien de plus difficile à comprendre que la mort des innocents.

Camus, comme Dostoevsky, qui l'a d'ailleurs beaucoup influencé, ne peut pas accepter la souffrance des enfants. En 1948 au couvent des dominicains de La Tour-Maubourg, Camus a dit, "Je partage avec vous la même horreur du mal, mais je ne partage pas votre espoir, et je continue à lutter contre cet univers où des enfants souffrent et meurent." 

Kaliayev ne peut pas tuer des enfants, même pour la justice, même pour sauver des milliers d'autres enfants russes. Par contre, Stepan est prêt à tout faire. Pour lui, les idées sont plus importantes que les hommes, et même plus importantes que les enfants. Il dit: "Je n'ai pas assez de coeur pour ces niaiseries. Quand nous nous déciderons à oublier les enfants, ce jour-là, nous serons les maîtres du monde et la révolution triomphera." Peut-être c'est à cause des Stepans de ce monde que Camus a renoncé au communisme. Peut-être lui n'est-il pas prêt à sacrifier des enfants pour sauver le monde. Peut-être comprend-il que ce sont les gens et non pas les idées qui importent vraiment. Et en plus il s'agit là des gens qui vivent aujourd'hui et non pas de ceux qui viendront après. Kaliayev proclame:

... moi, j'aime ceux qui vivent aujourd'hui sur la même terre que moi, et c'est eux que je salue. C'est pour eux que je lutte et que je consens à mourir. Et pour une cité lointaine, dont je ne suis pas sur, je n'irai pas frapper le visage de mes frères.

Trop rationnel? Peut-être ... mais si tout le monde était "rationnel," les cinq millions de juifs ne seraient pas morts, Hitler, Stalin et Mao n'auraient jamais vecu, et il n'y aurait pas eu de guerre civile en Yougoslavie. Au fait, c'est Stepan et non pas Kaliayev qui est trop rationnel, c'est-à-dire qui pense trop. Il croit au monde parfait - il croit à "la révolution qui veut guérir tous les maux," et il est prêt à tuer pour cette révolution. Mais il n'y a pas et il n'y aura jamais de monde parfait. Il n'y a pas de "cité lointaine," seulement une cité terrestre dans laquelle nous vivons et qu'il faut accepter. Et ce sont ceux qui veulent changer le monde qui y font le plus de mal.

Est ce que cela veut dire qu'on ne peut rien faire pour améliorer la condition humaine? Bien sûr que non, après tout il y a des groupes de gens qui font certains changements positifs, comme ceux qui s'occupent de l'environnement ou des sans abri. Mais il faut savoir notre limite. Les gens qui s'occupent des sans abri font des choses concrètes pour les gens réels. Penser qu'on peut changer le monde est se croire plus intelligent que tout le monde. Comme Camus écrit dans La chute, cette pensée "est sans conséquence du fait que tant d'imbéciles la partagent." Mais d'où viennent toutes ces idées folles? Camus explique dans La chute:

Il faut que quelque chose arrive, voilà l'explication de la plupart des engagements humains. Il faut que quelque chose arrive, même la guerre, ou la mort. Vivent donc les enterrements!

C'est à cause de l'ennui qu'on pense trop et qu'on s'invente des problèmes. Baudelaire ecrit dans Au lecteur:

Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,

Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,

Les monstres glapissantes, hurlantes, grognants, rampants.

Dans la ménagerie infâme de nos vices,

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde!

Quoiqu'il ne pousse ne grands gestes ni grands cris,

Il ferait volontiers de la terre un débris

Et dans un bâillement avalerait le monde.

Ce monstre n'est rien d'autre que l'Ennui. Qu'est-ce qu'on peut faire pour sauver soi-même de ce "Satan Trismégiste"? Peut-être la reponse est dans le travail: comme a dit Voltaire, "il faut cultiver notre jardin." Trop rationnel? Peut-être, mais au moins ça ne tue personne.

En conclusion, il faut vivre pour les gens réels, pour ceux qu'on connait et avec qui on partage ce monde. Comme Skouratov, moi aussi, "Je ne m'intéresse pas aux idées, moi, je m'intéresse aux personnes." Ca veut dire que ce sont les résultats qui comptent. Même si des terroristes politiques ont de bonnes intentions, les gens meurent.