« La Tendre Indifférence du Monde »

Qu’est-ce qui est normal ? Qu’est-ce qui est acceptable dans notre société ? Qui a le droit de décidér ce qui est bien et ce qui est mal ? Quand est-ce que le monde a créé sa perception du bien et du mal ? N’est-ce pas à chacun d’entre nous de vivre selon les valeurs que l’on a choisies ? Bien sûr il y a des conséquences pour nos actes, mais que se passe-t-il quand on ne nous juge pas parce qu’on a fait du mal mais plutôt parce qu’on n’est pas comme tout le monde ? Meursault, l’homme indifférent dans L’Etranger d’Albert Camus, se trouve condamné à mort parce qu’il n’a pas suivi les règles de la société dans laquelle il vit. C’est un homme sensuel qui agit selon ses pulsions, mais il n’y attache pas d’émotions. C’est un homme qui veut simplement être lui-même et ne pas porter un masque pour plaire aux autres et paraître normal. Il représente l’homme primitif ; le ‘ça’ freudien; il est presque animal.
 

On a beaucoup de préjugés sur le comportement des êtres humains. L’on croit que l’homme a toujours été comme il est maintenant : rationnel et émotionnel. Imaginer les valeurs de l’homme préhistorique nous est quasiment impossible. Mais dès la première page de L’Etranger, on rentre dans l’esprit d’une anomalie.

A travers ses yeux, on fait l’expérience de la vie d’un homme qui n’a jamais évolué. La voix du livre à la première personne transforme et trouble le lecteur. « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » La phrase qui commence le livre nous remplit l’esprit des questions ; quelque chose ne va pas. Un postulat, c’est qu’il n’aimait pas sa mère. Mais même celui qui n’aime pas sa mère se rappelle le jour où elle quitte ce monde-c’est comme un fardeau de moins sur le dos. Au contraire, cette phrase de Meursault est sans aucune émotion. Bientôt après, d’autres choses se passent qui nous semblent bizarres. Pourquoi est-ce qu’il ne ressent pas de deuil après la mort de sa mère ? Pourquoi est-ce qu’il ne peut pas aimer Marie ? Pourquoi est-ce qu’il a tué l’Arabe ? Pourquoi, selon lui, est-ce qu’il n’avait « jamais pu regretter vraiment quelque chose »? L’amour, le deuil, le respect pour la vie humaine, le remords ; ce sont des sentiments qui sont normaux pour nous, mais Meursault ne les a pas. Le lecteur veut vraiment détester Meursault, parce qu’il est incapable de manifester toutes ces émotions, mais il ne peut pas. On a de la pitié pour cet homme, mais on ne sait pas pourquoi. Il semble que Meursault fasse des choses instinctivement et c’est exactement ce qu’il fait. Il est important que l’on comprenne que Meursault est un homme qui vit dans la nature plutôt que dans la société-il vit dans le monde mais il n’est pas de ce monde.

Ce fait est démontré clairement dans le contraste entre Meursault et la ‘bizarre petite femme’ lors d’un repas chez Céleste. Meursault, dans sa façon à lui, lui a dit que « naturellement, elle…pouvait »(mis en italique) s’asseoir à sa table. Mais, cette femme est toute sauf naturelle. Avec ses « gestes saccadés et…précis d’automate », elle « fait d’avance l’addition », et elle engloutit son repas « à toute vitesse ». Par rapport à Meursault, qui vit naturellement sans s’inquièter et sans se presser, cette femme est comme une machine. Elle représente la société où il n’y a pas de temps à perdre et où il n’y a qu’une manière acceptable de se comporter. Selon John Cruickshank, elle représente quelques éléments d’une personne absurde. Il dit :
 

  A sense of the absurd is most likely to arise in one or more of four different ways. Firstly, the mechanical nature of many individuals' lives, the deadening routine that marks them, may one day cause some of these individuals to question the value and purpose of their existence. Awareness of the absurd finds its second possible source in an acute sense of time passing--a sense of time as the destructive element. Thirdly, the absurd arises from that sense of dereliction in an alien world which people feel in varying degrees. Lastly, we may possibly experience the absurd through an acute sense of our fundamental isolation from other human beings.

Cette femme ‘fièvreuse’ mène une vie très mécanique (elle suit « son chemin sans dévier). En plus, elle est profondément consciente du temps qui passe.
 

Cette femme et, par extension, la société en général reflètent des effets de la deuxième guerre mondiale, un des thèmes préférés de Camus qui met en question les valeurs humaines. Pour elle, la vie est courte et donc il ne faut pas en perdre une minute. Le temps et précieux et destructeur. Elle existe dans la peur et elle est nerveuse. La guerre donne un sens à l’existence parce qu’elle accentue la nature ephémère de la vie.

Meursault, lui aussi, existe et c’est peut-être son existence qui reflète le plus la condition des gens de l’après-guerre. Christopher Scott Wyatt dit à ce propos :

Why do people recognize Meursault as a plausible character? After two World Wars and other sufferings, many people came to (or tried to) live life much as Meursault. They lost the will to do more than exist. there was no hope, no desire. The only goal for many people was survival. Even then, the survival seemed empty.
 

Le seul désir de Meursault est de continuer sur son chemin, celui qui se présente devant lui. Cette habitude de vivre au jour le jour est un trait qu’il partage avec les pauvres de la ville désertique d’Alger.
 

Alger est une ville entourée par le désert tout comme Meursault est comme un désert entourée par une ville. Au désert, tout est comme mort sauf le vent qui déplace le sable d’une façon capricieuse et au hasard. Meursault est simple : il agit selon ses désirs. S’il a une envie, il s’en occupe et puis, c’est tout. Il n’y a pas de délibération, pas d’émotion ; il est purement instinctif. Dans un désert il n’y a pas d’ombres parce qu’il n’y a pas d’arbres. Meursault ne veut pas obscurcir son caractère en faisant semblant de ressentir des émotions qu’il ne ressent pas. Il ne veut absolument pas mentir. Normalement, les villes ne se situent pas dans les lieux désertiques parce qu’il est difficile de survivre là où il n’y a pas de vie. C’est pour cela que Meursault n’a pas beaucoup d’amis. Toutes les personnes qui tentent de s’approcher de lui finissent par le laisser tomber (ou bien le condamner à mort) parce qu’elles ne peuvent pas supporter son manque d’engagement, sa distance, et surtout son indifférence.
 

Cette indifférence est très évidente dans son rapport avec Marie, une femme qui veut vraiment aimer Meursault. Quand elle est introduite dans l’histoire, Meursault la décrit comme « une ancienne dactylo de mon bureau dont j’avais eu envie à l’époque ». Il ne ressent aucune émotion à son égard. Il sait qu’elle l’attire, mais, pour lui, c’est tout à fait charnel. Son corps produit des sensations qui lui donnent du plaisir, alors il en cherche davantage. Plus tard, il dit « Marie… m’a demandé si je voulais me marier avec elle. J’ai dit que cela m’était égal et nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si je l’aimais. J’ai répondu…que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l’aimais pas. » Il ne peut pas lui mentir en disant qu’il ressent quelque chose pour elle, mais je crois que son indifférence vient plutôt d’une source plus simple : son incompréhension. Je dirai même que, ce n’est pas qu’il ne veut pas comprendre, c’est qu’il ne peut pas comprendre.

Et tout d’un coup, on voit pourquoi l’on ne peut pas détester Meursault ; il lui manque les deux choses principales qui nous séparent des animaux : la raison, et avec cela, l’émotion. On peut même dire qu’il a une âme dormante. Alors, Meursault n’est pas un homme complet. L’Amour ne signifie rien pour lui parce que son cerveau ne peut pas le comprendre. Les animaux, tandis qu’ils semblent ‘aimer’, cherchent simplement à subvenir à leurs besoins. Comme le chien qui se blottit contre celui qui le nourrit, Meursault ‘se blottit’ contre Marie Cordova pour satisfaire ses envies. Pour lui, on ne peut pas « faire l’amour » ; on peut seulement accoupler. La mort, pour les animaux, « c’est dans l’ordre des choses ». Alors, bien sûr il est indifférent lors de la mort de sa mère. Le problème se pose quand il fait quelque chose qui est considéré un crime par la société humaine : tuer un homme.
 

Les circonstances du meurtre symbolisent la lutte de Meursault contre le monde. Dès que Raymond lui donne son revolver « le soleil a glissé dessus. » Meursault, l’arme à la main, se trouve sous le regard d’un pouvoir ‘absolu’, la justice de la société, représentée par le soleil. Puis, il va à la recherche de l’eau fraîche-l’eau qui symbolise la satisfaction de ses envies (on se rappelle qu’il est allé se baigner pendant sa période de deuil)-pour « fuir le soleil ». Il retrouve cet Arabe et peut simplement faire demi-tour et repartir, mais « toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière » lui. C’est comme si la justice l’avait déjà jugée par ses pas dans le sable. Son passé, sa façon de marcher, son caractère allaient le perdre. « Le même soleil que le jour où » il avait enterré sa mère le regardait d’en haut de nouveau. Quand l’Arabe a refleté la lumière sur la lame de son couteau, cet éclat concentré et aveuglant est devenu trop pour Meursault. Il a tiré sur lui pour se débarrasser du poids qui pesait sur lui. La société le regardait, attendait qu’il franchisse une limite pour qu’elle puisse se débarrasser de lui.

La société a raison de le punir parce qu’il est dangereux, mais il est clair que Meursault est mis à mort parce qu’il ne respecte pas les moeurs des gens ‘normaux’. Camus lui-même résume L’Etranger par une phrase : « Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort. » Camus voulait dire que la société veut enlever tous ceux qui peuvent devenir un ‘danger réel’, et que la justice ne s’occupe pas de l’acte, mais de la personne. Il n’est pas pas condamné parce qu’il a commis un meurtre, il va mourir parce qu’il ne « jouait pas le jeu ». Ceci est évident dans la démarche du procureur. Il voulait prouver que Meursault avait prémédité son crime, alors il résume tous les faits que l’on connaît sur lui : son ‘insensibilité’, son bain le jour après l’enterrement de sa mère, « avec une femme, le cinéma, Fernandel et enfin la rentrée avec Marie ». Tout ceci est dit après que l’avocat de Meursault a déjà plaidé « coupable avec excuses » et tout ceci n’a rien à voir avec le meurtre.

La différence entre un homme coupable avec circonstances atténuantes par rapport à un homme coupable sans circonstances atténuantes est dans le caractère. Meursault ne manifeste aucune émotion, mais il tient à dire la vérité. Christopher Scott Wyatt dit que

His only redeeming quality is his honesty, no matter how absurd. Meursault does not believe in G-d, but he cannot lie. This inability to falsify empathy condemns him in the eyes of others.

Wyatt dit que Meursault ne peut pas mentir, ce qui pourrait expliquer pourquoi il ne voit pas le raisonnement des avocats et du prêtre qui veulent qu’il exprime un peu de regret Camus dit à ce propos :

Il dit ce qu’il est, il refuse de majorer ses sentiments, et aussitôt la société se sent menacée. On lui dit par exemple de dire qu’il regrette son crime, selon la formule consacrée. Il répond qu’il éprouve à cet égard plus d’ennui que de regret véritable. Et cette nuance le condamne.

Sa vérité ne plait pas au procureur (qui représente la société), alors cet homme ‘exécrable’ est tué pour le bien de tous.
 

Selon la définition du Petit Larousse, le ‘ça’ est « l’instance psychique constituant le rôle pulsionnel de la personnalité », le ‘moi’ « permet une défense de l’individu contre la réalité et contre les pulsions », et le ‘surmoi’ « juge le moi et détermine les sentiments inconscients de culpabilité ». Meursault ne lutte pas contre ses pulsions et, il est certain qu’il n’exprime pas de regret. Il ne possède que le ‘ça’. Alors, la question se pose : Si on ne connaît que le ‘ça’, est-ce qu’on est responsable pour ce que le moi et le surmoi nous diraient si on les connaissait ? Je dirais que non. Mais, malheureusement, la société représentée par Camus n’accepte pas cette idée. Elle tue un homme parce que sa sincérité ne lui suffit pas ; il meurt parce qu’il ne voulait pas mentir. Tout simplement, il ne pouvait pas nier sa nature.
 

Meursault n’est pas rationnel, et dans ce sens, il est innocent. Mais sommes-nous innocents ? Nous sommes rationnels, et donc, responsables de nos actions. Mais, nous n’aimons pas souffrir les conséquences. Je crois que Camus voulait nous capter avec le personnage de Meursault et provoquer de l’introspection. Après avoir lu L’Etranger, on ne sait plus quoi penser de la justice et de la société. Juger, c’est à nous de le faire, parce que qui connaît mieux nos intentions que nous-mêmes ? Un surmoi qui marche peut nous sauver de nos pulsions. Ainsi, Meursault devient un martyr, jugé par des hommes imparfaits qui ne peuvent pas le comprendre. Pour son crime, il serait allé en prison, mais pour son caractère on met fin à sa vie.