Il n'y a pas d'amour heureux


Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce

Il n'y a pas d'amour heureux


Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes


Il n'y a pas d'amour heureux


Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent


Il n'y a pas d'amour heureux


Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare


Il n'y a pas d'amour heureux


Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs


Il n'y a pas d'amour heureux


Mais c'est notre amour à tous les deux

Louis Aragon (La Diane Française, Seghers 1946)


En 1946, Louis Aragon a publié La Diane Française, une collection de poèmes écrits pendant la deuxième guerre mondiale qui étaient influencés d'une manière ou d'une autre par les expériences d'Aragon pendant la guerre. Un de ces poèmes est intitulé " Il n'y a pas d'amour heureux ". Ce poème parle de la douleur qui accompagne toujours l'amour, et insiste, comme le titre le déclare, qu'il n'y a pas d'amour heureux. Mais, comme toute la poésie française de l'époque de la guerre, il y a des messages cachés dans le poème qui parle des sujets liés à la guerre. On va maintenant examiner le poème en question d'Aragon, en regardant sa structure, les métaphores, rimes, et autres procèdes poétiques, les références politiques et historiques, et finalement le sens du titre du poème, afin de mieux comprendre son vrai sens.


Commençant par la structure du poème, on peut immédiatement remarquer des aspects importants. Le poème est divisé en cinq strophes de cinq vers chacun. Les vers sont des alexandrins, c'est-à-dire, des vers classiques, appelés ainsi à cause des grandes tragédies classiques de Racine et d'autres, écrits en alexandrins. Dès le début alors, Aragon a choisi d'employer une structure qui évoque la tragédie classique, et donc met l'accent sur l'aspect tragique du poème. En même temps, il insère des vers solitaires octosyllabes entre les strophes principales. Ces vers sont toujours la même réplique, celui de " il n'y a pas d'amour heureux ". On va examiner plus tard l'importance de ce vers, qui sert aussi comme titre, mais il sert en plus à changer le rythme après chaque strophe, et divise le poème dans une série d'idées délinéés et séparés complètement les un des autres. L'effet est presque musical, avec la réplique " Il n'y a pas d'amour heureux " comme un choeur.


Sur le plan des rimes, comme les strophes ont cinq vers chacun et non pas quatre, les structures de rimes plates classiques ne marchent pas ici. Aragon utilise une espèce de rime embrassée, ou le premier et le dernier vers vont ensemble, et les trois vers entre eux riment aussi. On a donc une structure de ABBBA, qui a l'effet d'insister particulièrement sur le son à la fin des deuxièmes, troisièmes, et quatrièmes vers de chaque strophe. En même temps, il y a, à certains instants, des rimes intérieures qui re-insistent sur le même son. Le meilleur exemple de cela est dans la première strophe ou on a:


" Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie " (v.2-4)


Cela est intéressant à cause de la multiplicité d'images qu'on a dans ces vers. Avec la répétition du son " roi " on a l'air de broyer ou d'écraser quelque chose. On pourrait imaginer que cela représente la guerre, et l'écrasement de l'amour et de toutes autres choses qui accompagnent cela. En même temps, on a aussi l'image d'ouvrir les bras dans en forme d'une croix. Cela est une allusion à la religion catholique, qui nous donne l'impression que la religion aussi a était écrasée par la guerre et aussi à la souffrance du Christ sur la croix, ce qui nous propose l'idée du sacrifice, un idée qui va re-sortir plus tard.

 


Le poème n'a pas de ponctuation, et on a beaucoup d'exemples d'enjambement. Chaque strophe représente une idée complète, et donc dans la strophe, l'idée continue sans arrêt, sans ponctuation, et coule autour des vers. Des exemples comme


" ... Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin " (v. 7-8) ou
" Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur ... " (v. 1-2)


nous montre comment cette fluidité est utilisée par Aragon. Les vers dans les premières strophes sont des unités, et ne sont pas divisés par d'autres artifices. Les enjambements serrent à créer cet effet, qui symbolise peut-être la guerre qui continue toujours, et efface toutes les distinctions normales de la vie.


Il est aussi important d'examiner les pronoms du poème. Dans le passage cité plus haut, Aragon dit " Elle ressemble à ces soldats sans armes " (v.7). Le pronom " ces " donne l'impression qu'Aragon est entrain de montrer les soldats en question au lecteur. C'est comme ci les soldats étaient dans la rue au moment où on lit le poème, et cela sert à immerger le lecteur dans le monde du poème. D'autres pronoms font la même chose. Dans la troisième strophe, Aragon s'adresse au lecteur avec des répliques comme "Je te porte dans moi comme un oiseau blessé " (v. 14) ou " Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent " (v. 17). Aragon parle la au lecteur comme si il/elle était l'amant du poète, un effet qui met le lecteur au milieu de l'action décrite par le poème. Cela est rendu encore plus efficace par l'utilisation du pronom " tu " dans ces répliques, qui donne une impression d'intimité entre l'auteur et le lecteur.


La guerre n'entre pas seulement dans la structure du poème. D'une façon, on pourrait dire que le poème est principalement au sujet de la guerre. Pour confirmer cette affirmation, on peut regarder les termes de violence, de guerre, et de destruction qu'on peut voir partout dans le poème. On a " broie " (v. 4), " douloureux " (v. 5), " soldats " (v. 7), "armes" (v. 7), "déchirure" (v. 13) "blessé" (v. 14), "moururent" (v.17), "douleur" (v. 25), et "meurtri" (v. 26). Le vocabulaire de la guerre est donc très présent dans ce poème et sert à plonger le lecteur directement dans la pensée de la guerre quand il le lit.


Après avoir préparé le lecteur avec ce vocabulaire, Aragon peut mettre un message sur les années de l'occupation dans le poème. Tout au long, il compare la vie de l'homme à plusieurs choses tirées de son expérience pendant la guerre. Quand il dit " Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes " (v. 7), il parle là de l'armée française qui a été démobilisée après l'armistice avec Hitler en 1940. Deux vers plus tard, il dit " A quoi peut leur servir de ce lever matin " (v. 9), ce qui pourrait être conçu comme une déclaration que ces soldats là n'ont plus de but dans la vie, car ils n'ont pas été capables de défendre la France contre ces ennemis. Encore plus tard, dans la troisième strophe, Aragon dit :


" Et ceux-là sans savoir nous regardent passer "
Répétant après moi les mots que j'ai tressés " (v. 16)


On peut déduire qu'ici Aragon parle peut-être de la résistance. Ceux qui ne sont (idéalement) pas reconnus dans la rue pour ce qu'ils sont, et qui répètent des mots secrets, avec des sens cachés tressés dans des conversations normales. Finalement, à la quatrième strophe, quand Aragon dit " Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard ", on peut s'imaginer que là il parle de la période d'innocence de la France avant la guerre, qu'il dit que le temps de l'innocence est passé, et que la France est plongée dans la misère. On peut donc voir que malgré le fait qu'Aragon est sensé décrire les souffrances d'un homme amoureux, il décrit en vérité la France pendant l'occupation.

 


Près de la fin du poème, Aragon, commence une répétition du début de certains vers. Dans le quatrième strophe, il répète " Ce qu'il faut de..." trois fois. Là, on a une changement au milieu du poème. Au lieu d'avoir une strophe unifiée avec des enjambements, on a maintenant une série de vers distincts, qui énumèrent les malheurs apportés par l'amour. Cela donne l'impression d'intensification du malheur de l'amour, ce qui pourrait être vu comme une intensification des malheurs de la guerre que la France a soutenus dans les dernières années du conflit.


Et finalement, à la fin, on a la réplique qui termine toutes les strophes du poème, et qui forme la plupart de la dernière. " Il n'y a pas d'amour heureux ". L'importance de cette phrase est cruciale pour comprendre le poème en général. On pourrait trouver une cinquantaine d'explications pour ce vers, mais celui qui semble le plus approprié est que " l'amour " dans ce poème est en vérité un euphémisme pour la guerre elle même. Donc quand Aragon dit " Il n'y a pas d'amour heureux ", il dit vraiment qu'il n'y a pas de guerres heureuses. Elle apporte toujours la misère, la douleur, et les autres choses qu'Aragon cite quand il parle de l'amour. Cela forme une liaison entre les autres aspects de la guerre dans le poème et le titre, et explique l'importance de ce vers qui est utilisé constamment dans le poème.


Et maintenant qu'on sait ce qui veut dire le titre du poème, on peut aussi comprendre la sens des dernier deux vers ou Aragon dit :

" Il n'y a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour à tous les deux " (v. 30-31)


Le dernier vers change complètement le sens du poème, et il est clair maintenant que cela est un appel à la France de résister les Nazis. Après avoir parlé des malheurs de la guerre, et du désastre que la France a reçu aux mains des allemands, les mots "Mais c'est notre amour a tous les deux " nous donne un impression complètement différente du message réel du poème. Là, Aragon dit que, la guerre est horrible, et apporte des misères, mais on n'a pas d'autre choix que de participer. Cela est "notre guerre ", et il faut se battre pour la liberté de la France, malgré le prix.

 


Et donc, on vient de voir comment Aragon utilise les enjambements, les pronoms, les structures des strophes et des vers, les rimes, et les images de la guerre pour créer un poème qui en parle clairement au lecteur sans le dire précisément. Ce poème alors parle de la guerre sans vraiment en parler, ce qui montre qu'il a été écrit pendant l'occupation allemande de la France.