Trois Rêves


    Le surréalisme est un courant artistique né du désir de nombreux artistes de trouver dans l'âme humaine des trésors cachés et de découvrir la vraie réalité enfouie dans l'inconscient. L'évocation du possible, le désir, ainsi que le rêve sont les principaux fondements du surréalisme. De la musique à la peinture en passant par la poésie, les artistes surréalistes ont exploré à fond le rêve. Ici, nous nous intéressons plus particulièrement au musicien Erik Satie à travers sa composition "Gymnopédie II", au poète Paul Eluard et à son poème intitulé "Entre Autres", et au peintre Giorgio Di Chirico par l'intermédiaire de son tableau "Place d'Italie."
 
 

Gymnopédie II d’après Erik Satie
Allan Oulate

    Erik Satie fut un compositeur célèbre entre la fin du 19è siècle et le début du 20è. Né en 1866 et décédé en 1925, Satie sacrifia sa vie pour la musique. Ses compositions étaient jugées excentriques et imprévisibles par ses contemporains. A l' époque où il décrit Gymnopédie II, c'est à dire en 1888, Satie se définit comme un "gymnopédiste", sans que personne ne sache vraiment ce que cela veut dire. En effet, d'après l' auteur Olof Höjer qui écrivit un article sur le "gymnopédiste", on peut trouver deux définitions au mot "gymnopédie." La première définition de ce mot est: une danse, accompagnée d'une chanson, et interprétée par des jeunes filles Spartes ne portant aucun vêtement. Une autre définition de ce terme est: une célébration d'origine Sparte lors de laquelle les hommes de tout âge dansent, non pas totalement nus, mais plutôt désarmés. Comme on peut s'en apercevoir, il n'est pas facile de trouver une définition exacte à ce mot. C'est la raison pour laquelle on peut aisément comprendre que personne n'ait jamais pu réellement savoir ce que Satie entendait par "gymnopédie." C'est notamment ce côté flou, vague et ambigü que l'on retrouve sous divers aspects dans sa musique.


Erik Satie

    Gymnopédie II est un morceau de 2 minutes et 30 secondes, composé au piano en 1888. Ce chef-d’oeuvre commence sur un rythme lent et triste, avec peu de notes. Le fait que si peu soient jouées donne un aspect mystérieux au morceau. La mélodie est sombre et triste, ce qui crée un effet de mélancolie. Cependant, des éléments tels que la lenteur et la douceur du morceau évoquent également le rêve. En effet, les notes sont jouées sur un rythme lent et saccadé, qui nous fait penser à un voyage plein de doute et d’incertitude, comme si on ne savait pas quel chemin emprunter. Ce rythme nous fait également penser au va-et-vient des vagues, comme si on traversait le temps, transportés par le flot. Le rythme mélodieux et harmonieux évoque la mer, tandis que la lenteur et la tristesse soulignent le calme. Ainsi donc, on est comme dans un voyage à travers le rêve, transportés malgré nous vers l’inconnu. Puis, vers le milieu du morceau, le rythme s’accélère et devient un peu plus mouvementé. Cela nous rappelle également la mer qui peut être tumultueuse par moments. On note aussi à ce moment du morceau que les notes sont juxtaposées d’une manière étrange. On pourrait expliquer cela par le fait que l’on est en plein dans le feu de l’action: le rêve s’intensifie. Par la suite, le rythme ralentit de nouveau et redevient similaire à celui du début du morceau, c’est à dire lent et saccadé. On revient ainsi au calme plat. Ce changement de rythme inattendu peut être assimilé à la marée, qui change sans cesse au cours du temps. Ceci montre que l’on est quelque peu dépendant de la nature et de ses caprices. La fin du  morceau est comme la fin d’un voyage, la fin d’une aventure, la fin d’un rêve. Elle met un point final à notre traversée, comme si on se réveillait après un court moment pour être de nouveau confonté à la réalité du monde extérieur.


Un extrait de la musique de Satie.

    Passé maître dans l’art du piano, Erik Satie fut l’auteur de plusieurs compositions célèbres au nombre desquelles figurent notamment La pêche, Parade et Les Trois Gymnopédies. Son style est en rupture avec les traditions artisitiques de son époque, et c’est en cela que l’on peut considérer ce brillant artiste comme un surréaliste, étant donné que ses oeuvres sont excentriques et imprévisibles pour cette période. Une autre similitude avec le surréalisme, c’est le manque de détails que donne Satie dans son oeuvre. En effet, très peu de notes sont jouées et la composition a un rythme plutôt vague. On peut mettre cet aspect en rapport avec les phrases floues qu’emploient la plupart des poètes surréalistes. On se retrouve dans la musique de Satie comme dans un poème d’Eluard, c’est à dire dans un monde abstrait et sans parfaite définition. La musique d’Erik Satie peut donc être considérée comme conceptuelle en ceci qu’elle laisse la porte ouverte à l’interprétation de tout un chacun. Chaque mélomane peut alors intepréter la musique d’Erik Satie comme il le souhaite, et c’est ce qui fait la beauté de ses compositions. J’ai beaucoup aimé ce morceau car il m’a permis de m’évader de la réalité malgré sa courte durée. Le rêve qui s’achève à la fin de Gymnopédie II se renouvelle sous une autre forme dans le poème intitulé Entre Autres d’après Paul Eluard.
 
 

Entre Autres (Capitale de la Douleur, Paul Eluard)
Marina Bonanni

A l’ombre des arbres
Comme au temps des miracles,

Au milieu des hommes
Comme la plus belle femme

Sans regrets, sans honte,
J’ai quitté le monde.

-- Qu’avez-vous vu ?

-- Une femme jeune, grande et belle
En robe noire très décolletée.

    « Entre Autres » fut publié en 1926 parmis d’autres poèmes dans la collection de Paul Eluard intitulé la Capitale de la Douleur.  Avec ces poèmes et ceux d’autres collections, il s’est fait une réputation de poète surréaliste.  Ce poème contient les thèmes, les idées, et le style du surréalisme.  Cependant, il représente aussi le style unique d’Eluard.  Sa simplicité trompeuse cache un mystère visible seulement à celui qui libère son inconscient.

    La première partie du poème, c’est à dire, celle qui précede la question, explique la séparation de l’écrivain d’un groupe d’hommes – les autres.  Pris dans un contexte plus général, ceci fait référence à sa séparation de la société.  Les surréalistes voulaient se distinguer du monde, au moins, du monde esthétique et artistique conventionnel, pour pouvoir suivre leurs désirs et réaliser leurs rêves sans devoir s’occuper des contraintes d’une société conformiste et conservatrice.  Dans ce cas, Eluard refuse de suivre les actions des autres ; il refuse d’agir comme eux, car il s’intéresse à des choses  différentes.  Le fait qu’il soit « comme la plus belle femme » lui permet de se séparer.  La beauté de cette femme indique son identité unique et différente et puisqu’il n’a rien à perdre, il décide de partir.  Cette identité unique est aussi lié au concept de la liberté pure ; l’homme dans cette histoire peut faire tout ce qu’il désire.

L’aspect le plus intéressant de la séparation d’Eluard du groupe est sa motivation : la vue d’une jeune passante.  Si c’est vraiment une femme qui passe, la vision n’est pas vraiment hors de l’ordinaire.  Mais la femme qui passe peut aussi bien représenter l’inspiration, la motivation artistique ou même la poésie.  Quand Eluard quitte le monde, il quitte donc les standards prédéterminés de l’esthétique pour créer les siens et composer des poèmes différents, nouveaux et uniques.  La femme peut aussi représenter l’imagination et le rêve ; Eluard se perd donc dans sa propre pensée.

    An American Girl in Italy de Ruth Orkin

    En tout cas, elle arrive à le séparer de son groupe et possède donc une force unique.  Eluard est le seul du groupe qui soit attiré vers cette femme.  Ceci peut de nouveau être lié à la nature personnelle de l’art et des idées surréalistes.  Ils croyaient à la force de l’inconscient, et donc, à l’idée que tous les hommes ont des perspectives uniques et différentes des autres.  Cette expérience est un exemple de l’effet particulier d’une expérience ordinaire sur un individu.  Mais il se peut aussi que ce ne soit pas une expérience si ordinaire.  Le départ d’Eluard dans le poème est lié à des aspects biographiques.  Pendant l’été de 1912 il fut forcé d’entrer dans un sanatorium pour guérir d’une maladie sérieuse.  D’après Luc Decaunes, ce fut une

« Etape capitale dans la vie de Paul Eluard.  Soumis à des soins constants, condamné à l'immobilité, toutes études interrompues, le jeune homme développe et approfondit ce goût de la rêverie et de la méditation qui restera une des constantes de sa nature.  Le voici véritablement livré à lui-même, livré à ses songes, à ses désirs » (13).
    Au même moment, Eluard a aussi rencontré Hélène Dimitrovnie Diakonova (connue par le nom Gala) qui deviendrait sa femme plusieurs années plus tard.  Il a aussi disparu quand Gala l’a quitté, peut-être en recherche d’un amour perdu.  Le départ d’Eluard vers un monde de rêve et son attraction vers une femme mystérieuse dans ce poème servent donc en partie comme récit biographique de sa jeunesse, de sa découverte de la pensée libre, de son grand amour, et de sa perte de cet amour.

    L’identité ambiguë de la passante est un exemple de l’usage de deux thèmes surréalistes dans ce poème: le mystère et le rêve, qui sont illustrés par la structure et le langage du poème.  Il se lit assez lentement, avec des idées exprimées dans deux vers séparés par des pauses, des espaces blancs.  Ce style crée une impression de suspense et d’inattendu.  L’usage du mot « ombre » évoque une image sombre de quelque chose de caché.  Mais ceci n’est pas le même mystère négatif que celui qui sort de l’obscurité de la nuit, liée au péché et au mal.  Ici il représente un aspect positif.

 
    Plus loin on le retrouve sous le terme de « miracle » dans le « temps des miracles ».  Ici, il est lié au sacré et au mythique, au passé, à l’inconnu et à l’inattendu.  La question posée dans le poème renforce ce sens de suspense et d’énigme, et la réponse qui la suit ne sert pas à le déchiffrer.  Au lieu de répondre avec l’image de quelque chose de surprenant et de différent,  Eluard crée encore une autre image mystérieuse, cette fois-ci, d’une femme.  Habillée en noir, mais en robe décolletée, son identité est assez ambiguë.  Quand même, la force de sa présence se démontre sur l’effet qu’elle a sur Eluard.

La Grande Famille de René Magritte

    Le rêve est aussi évoqué par ce suspense et par le style de ce poète qui n’offre pas beaucoup de détails ni d’explications.  Cet usage de l’inattendu stimule l’imagination du lecteur et le fait se perdre dans l’image du miracle.  En plus, l’idée de quitter le monde est aussi une allusion au rêve, qui est une évasion de la réalité.  La femme que voit Eluard se présente comme une apparition.  Elle n’est pas présentée comme femme réelle et vivante, car elle ne bouge pas.  L’illusion de cette femme le force à quitter le monde pour la rejoindre.

    La technique du poème évoque aussi l’idée du rêve.  Les espaces vides entre les strophes offrent du temps au lecteur pour réfléchir, pour deviner ce qui pourrait se passer, pour visualiser le poème et donc pour rêver un peu.  Il se lit comme un conte de fée ou une histoire d’enfant. L’usage du mot « comme » force le lecteur à faire des connections entre les idées présentés et de créer une image du « temps des miracles » ou de « la plus belle femme ».  Il a un rythme régulier et chaque vers a à peu près la même longueur.  La répétition du mot « femme » rend ce poème en une histoire d’amour et de beauté.  En plus, c’est une histoire de bonheur, car l’homme arrive à quitter le monde « sans regrets » et « sans honte ».  L’image créée est celle d’une fantaisie, d’un rêve sans fin.

    « Entre Autres » décrit la force de la pensée sur l’homme.  Le poème démontre le pouvoir 
de l’imagination de transformer le monde.  L’auteur est physiquement entre les autres, mais sa pensée l’en sépare.  De cette façon, le poème est un exemple d’art surréaliste créé par la pensée libre.  Le style simple de ce poème illustre peut-être l’idée surréaliste que tout le monde peut explorer ses rêves et son inconscient. D’après Eluard,

Paul Eluard
« Le surréalisme travaille à démontrer que la pensée est commune à tous, il travaille à réduire les différences qui existent entre les hommes et, pour cela, il refuse de servir un ordre absurde, basé sur l’inégalité, sur la duperie, sur la lâcheté » (Payet-Burin 93).
    La femme qui passe dans le poème est une vision simple qui pourrait apparaître dans l’imagination de tous les hommes.  Eluard exprime non seulement l’importance et la force de l’imagination mais aussi l’idée que tous les hommes peuvent se libérer.  En plus, le rêve décrit par Eluard dans « Entre Autres » ne se termine pas, car l’imagination n’a pas de limites.  Il exprime le bonheur, la liberté et l’amour.   Par contre, « Place D'Italie » de Giorgio di Chirico, un autre artiste surréaliste, décrit un rêve de désespoir et de mélancolie.  La pensée libre du surréalisme avait à faire avec l’émotion et l’expérience personnelle, qu’elle soit positive ou négative.

Place d’Italie (Giorgio di Chirico)
Nathan Boyd



     Giorgio di Chirico est un bel exemple d’un artiste surréaliste.  Ses tableaux  ressemblent toujours aux rêves et sont peuplés d’apparitions volées des profondeurs de son imagination.  Ironiquement, Chirico était célèbre et aussi critiqué par les surréalistes.  Cétait le resultat de son style artistique qui changeait toujours, un style qui était vraiment surréel au début mais qui a adopté un ton plus classique avec le temps.  “Place d’Italie,” par Chirico, est un tableau piquant qui représente bien sa phase surréaliste.

    Les surréalistes étaient obsédés par le subconscient et les rapports inattendus.  Ces idées sont les bleus pour la construction de la “Place d’Italie.”  Ce tableau est un rêve imprégné avec le sentiment de mélancolie.  Chirico crée ce rêve déprimant par la  juxtaposition des éléments de son tableau dans des manières inattendues.  Il y a trois catégories où il rend cette juxtaposition efficace: les tailles, les ombres, et les objets.
    La taille de chaque objet dans le tableau -- les bâtiments, la statue, et les gens – ont été choisis avec le but d’évoquer le sentiment de mélancolie et de rêve.  Les bâtiments sont les plus grands, les deux personnes sont les plus pétites, et la taille de la statue est entre les bâtiment et les deux personnes.  L’effet est ironique, parce qu’on a l’habitude de voir toutes les choses de la perspective humaine; on se concentre sur les gens.  À cause de leur pétite taille, on a l’impression que l’espace dans le tableau est énorme et presque vide (même si les objets remplissent le tableau).  Les sentiments de grandeur et de vide qui imprégnent le tableau évoquent la mélancolie.  La grande différence d’échelle entre les objets aussi contribue à la qualité de rêve dans le tableau parce qu’il lui donne l’air d’impossibilité.  C’est comme si les objets de trois mondes étaient transportés à un éspace imaginaire, la Place d’Italie.
 

    L’emploi des ombres crée ces tons distincts pour chaque objet dans le tableau et  dévéloppent aussi le sentiment de rêve.  Les bâtiments, enveloppés dans l’obscurité des ombres, évoquent un sentiment lié au mal.  De l’autre côté, la statue, inondée de lumière, est vue comme un objet de pureté et de bien.  On imagine les ombres qui dépassent la statue comme le soleil qui se couche, et on ne peut pas éviter de sentir le fardeau de ce sort inévitable.  Un autre aspect intéressant des ombres est leurs intensités; elles sont complètement définies: des étendues de noirs dans un monde de lumière claire.  Le contraste si distinct est invisible dans le monde réel, et il donne au tableau un sens indéniable de fantaisie.

    Les objets ont des tons distincts à l’écart des effets des ombres, et ils sont aussi juxtaposés pour créer la mélancolie et l’état de rêve.  Les bâtiments sont grands et rigides, c’est comme s’ils lancaient des regards noirs autour du tableau.  Ils emprisonênt la belle statue brillante et créent l’atmosphère de l’oppression.  Les deux personnes sont fixées dans la rue, impuissantes dans le visage sévère des bâtiments et hypnotique de la statue.  Chirico nous donne une situation avec beaucoup de tension mais sans resolution claire, et ce paradigme crée l’atmosphère de discorde et de désespoir.  De plus, on voit dans les objets le même contraste surnaturel des ombres.  Ils sont définis d’être bien ou mal avec la même totalité qui a marqué la separation des regions d’ombres des regions lumineuses.  L’effet est le même, le contraste imprégne le tableau avec l’air étranger d’un rêve.
La technique de juxtaposition est souvent utilisée par les surréalistes.  “La Place d’Italie,” par Chirico, est un bel example de cette méthode.  Il juxtapose les tailles des objets, les espaces d’ombres et des lumières ainsi que les connotation des objets pour évoquer le sentiment de mélancolie.  En même temps, chaque juxtoposition aussi améliore le sentiment de rêve.  Le mélange des rapports inattendus et des qualités du rêve dans ce tableau le fait la definition veritable de l’art Surrealiste.

Références:
Alexandrian, Sarane. Surrealist Art.  Singapore: Thames and Hudson, 1970.
Decaunes, Luc.  Paul Eluard.  Rodez : Subervie, 1964.
Höjer, Olof. Article 1: Erik Satie and the Piano; Article 2: Le Gymnopédiste
Payet-Burin, Roger.  Emerveillement et Lucidité Poétiques.  Paris : Nizet, 1977.
Peterson, Bill. Discussion d’Erik Satie et d’autres compositeurs en classe, Lundi 5 Avril 1999
Site internet: http://www.af.lu.se/~fogwall/article.html
Site internet: http://www2.iinet.com/art/20th/european/italian/chirico/chrico23.jpg