Judy McGinley, René Magritte

Jennifer Barefoot, Paul Eluard

Tim Jensen, Darius Milhaud

   


Le surréalisme est surtout une idée basée sur l’inattendu et le rêve. Des surréalistes dans tous les domaines utilisent ces éléments pour percer la peau du monde quotidien et rationnel pour découvrir la vérité de l’existence humaine. L’artiste René Magritte mélange l’écriture et les objets dans ses oeuvres pour détruire nos idées pré-conçues. Paul Eluard, un poète surréaliste, fait la même chose dans sa poésie en juxtaposant des images terrestres et des images naturelles. Finalement, le musicien Darius Milhaud mêle deux genres de musique ‘classique’ (le jazz et la musique classique française) pour produire un son jusqu’ici inouï.
 

 

« La Femme Cachée »

« La Femme Cachée », peint en 1929 par René Magritte, montre trois thèmes importants au mouvement surréaliste. Bien que ces thèmes ne soient pas très évidents après un coup d’œil, Magritte évoque en nous l’importance du rêve, la liberté du corps nu, et finalement, la femme comme muse ou objet du poète.

D’abord, le monde du rêve représente l’inconscient libéré, l’idée fondamentale des surr&e’existence humaine. L’artiste René Magritte mélange l’écriture et les objets dans ses oeuvres pour détruire nos idées pré-conçues. Paul Eluard, un poète surréaliste, fait la même chose dans sa poésie en juxtaposant des images terrestres et des images naturelles. Finalement, le musicien Darius Milhaud mêle deux genres de musique ‘classique’ (le jazz et la musique classique française) pour produire un son jusqu’ici qui donne le sentiment qu’on entre dans un monde de rêve, un monde hors de la réalité où on est totalement libre. C’est un état surréel aux artistes comme Magritte pour mieux s’exprimer dans un monde trop réglé et trop conventionnel.

Il est important d’ajouter que cette femme inconnue et cachée est totalement nue. Magritte s’intéresse à la beauté du corps nu, non pour son aspect esthétique, mais pour la liberté individuelle qu’elle apporte. Magritte enveloppe la femme avec une auréole de lumière autour d’elle, le seul «vêtement » qu’elle porte. Cette auréole montre l’aspect divin de cette femme ; elle est presque mythique, et donc, impossible à obtenir.

Finalement, le texte écrit sur le tableau a beaucoup de puissance même s’il semble ordinaire. Magritte utilise la phrase «je ne vois pas la ? cachée dans la forêt » pour encadrer son œuvre, une idée révolutionnaire à cette époque. Dès le premier moment quand on regarde le tableau, on voit que l’artiste a oublié un mot, probablement le mot «femme » pour compléter la phrase. Pourtant, l’image de cette femme complète le texte, une représentation qui remplace le mot écrit. « Elle est non seulement l'objet mais l'abject » (Sawelson). Elle sert comme inspiration mais elle fait partie du sexe qui est plus faible et inférieur que l’homme, son supérieur. C’est le côté misogyne du tableau et bien un côté qui existe dans plusieurs œuvres de Magritte. Par exemple, l’artiste peint vivement ce côté dans «le Viol » où il monte cette même idée que la femme est un abject plus bas que l’artiste, un objet trop bizarre et inexplicable dans sa complexité.

D’un autre côté, Magritte omet le mot  «femme » pour exprimer sa passion et respect pour cette divinité qui ‘l’inspire si profondément. Pour lui, il n’y a pas un mot aussi puissant ou extraordinaire pour décrire cette beauté qu’on appelle «femme »

 
 

En fin, cette œuvre présente aux spectateurs une énigme bouleversante, représentatif d’un rêve à la fois terrifiant et à la fois paisible. L’objet de ce rêve est une apparition féminine qui inspire l’artiste et les spectateurs à libérer leur inconscient et à lutter contre la réglementation de la société, la même inspiration trouvée dans la poésie surréaliste.

 

 

La Courbe de tes yeux...

un poème de Paul Eluard


La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,

Un rond de danse et de douceur,

Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,

Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu

C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.

Feuilles de jour et mousse de rosée,

Roseaux du vent, sourires parfumés,

Ailes couvrant le monde de lumière,

Bateaux chargés du ciel et de la mer,

Chasseurs des bruits et sources des couleurs.

Parfums éclos d’une couvée d’aurores

Qui gît toujours sur la paille des astres,

Comme le jour dépend de l’innocence

Le monde entier dépend de tes yeux purs

Et tout mon sang coule dans leurs regards.

 

Cliquez ici pour entendre ce poème


 Comme beaucoup d’autres oeuvres surréalistes (en poésie, mais aussi en peinture et en musique), les poèmes de Paul Eluard utilisent des contrastes et des images d’éléments mélangés. Sa poésie évoque des images et des idées fantastiques pour essayer d’explorer la vraie existence humaine et de transformer le monde et sa définition de la réalité en une réalité plus profonde. Un exemple parfait de cette exploration se trouve dans le poème La Courbe de tes yeux..., tiré des «nouveaux poèmes» dans Capitale de la douleur. La forme de ce poème est plus conventionnelle que beaucoup d’autres oeuvres d’Eluard: les vers se composent pour la plupart d’un nombre régulier de syllabes (l’alexandrin et le décasyllabe) et toutes les strophes ont de la ponctuation. Mais malgré cela, l’auteur manipule la juxtaposition des qualités humaines et de la nature dans un exemple magnifique de poésie surréaliste qui défie le lecteur.

Le lecteur remarque immédiatement le premier vers de La Courbe de tes yeux..., un vers long en comparaison avec les autres: «La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur...» La longueur de ce vers, contrastée avec des vers suivants plus courts, donne un rythme de berceuse au poème, une sonorité lourde qui est reflété dans la répétition des sons «û», «our», et «ère». La longueur de ce premier vers aussi met l’importance sur ses deux sujets: les yeux et le coeur, deux images très courantes chez Eluard et les surréalistes. Dans leur exploration d’une vérité plus profonde, ils utilisent beaucoup les yeux: ils sont des miroirs de l’âme, des fenêtres sur la vraie essence d’un être humain. Le coeur est aussi important ici car il fait une référence au corps et à la sexualité de l’auteur. C’est ainsi un lien avec le monde matériel.

Ici, dans le premier vers du poème, les yeux sont décrits comme des choses concrètes et le coeur comme un objet malléable. Cela est tellement en contraste avec l’idée général. Les yeux comme le coeur font partie du corps humain, mais normalement le coeur est l’organe le plus puissant. En montrant les yeux comme les plus puissants, le poète place le domaine spirituel (les yeux) dans une position supérieure au domaine matériel (le corps humain). Les yeux cernent le coeur de l’auteur, et ils contiennent pour lui l’invisible, une porte idéale au vrai monde qu’il veut découvrir. Donc, le personnage du poème, qui l’on suppose une femme, a beaucoup de pouvoir sur l’auteur. En même temps, cependant, son propre pouvoir souligne le poème. L’auteur tutoie le sujet à travers le poème entier, impliquant des relations intimes entre lui et elle.

La première strophe parle aussi du «cercle», un autre thème commun dans l’écriture d’Eluard. Il décrit un «rond de danse et de douceur», et une «auréole», deux images comme celle du monde plus tard dans le poème qui symbolisent l’infini. L’auréole symbolise aussi l’aspect divin du sujet, comme le «berceau nocturne et sûr» symbolise son aspect maternel. Les deux vers finals de cette strophe sont les plus éclatants: «Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu / C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.» Une fois encore, l’importance des yeux est mise en valeur. Ici, l’existence même de l’auteur dépend des yeux de la femme; sa vie et ses expériences ne sont importantes que si la femme les voit. Cette image établit la femme comme créatrice et comme la muse de l’auteur, un thème fréquent courant chez Eluard. Notez aussi les rimes dans ces vers finals: la rime «vécu / vu», comme la rime intérieure «plus / tout» calme le lecteur et renforce le ton sensuel du poème.

La deuxième strophe introduit un autre thème très important dans l’écriture d’Eluard, celui de la nature. Les quatre éléments sont représentés ici: la terre dans les feuilles et la mousse, l’eau dans la mer, le feu dans le jour et la lumière, et l’air dans le vent et le ciel. De plus, cette strophe utilise les images (mélangées) de la nature, de la couleur et de la lumière. Ce sont des images qui rendent le poème très surréaliste, qui défie le lecteur de redéfinir son idée de la réalité. Dans une manière très baudelairienne, Eluard fond ensemble les objets matériels («feuilles», «mousse», «ailes», etc.) et les sens de la vue : couleur et lumière «Feuilles de jour et mousse de rosée, / Roseaux du vent, sourires parfumés...» Ce mélange donne au lecteur non seulement une image visuelle, mais une expérience complètement tactile, y compris tous les sens. Dans la poésie d’Eluard, la synesthésie est comparable à celle de Charles Baudelaire. La présence des images naturelles donne au poème un ton de pureté et d’innocence: il s’agit d’un poème d’amour, et la deuxième strophe semble être en un état de rêve pastoral renforcé par la répétition des sons ‘s et ‘r.

Le début de la dernière strophe est comme un réveil de ce rêve. Les images naturelles du premier vers, «Parfums éclos d’une couvée d’aurores...», sont décrites par des sonorités nettes, la répétition des sons ‘c’ et ‘d’. Ceci est en contraste avec les sonorités lourdes et calmantes de la deuxième strophe. Cette partie finale du poème est aussi pleine d’images naturelles, et il y a encore des références à la sphère céleste: «...la paille des astres...».

La vraie importance de cette strophe, cependant, réside dans les trois vers finals: «Comme le jour dépend de l’innocence / Le monde entier dépend de tes yeux purs / Et tout mon sang coule dans leurs regards.» Encore une fois, le poème met l’importance sur le pouvoir des yeux de la femme; qui sont la force non pas seulement de l’auteur, mais aussi du monde entier. La référence au sang d’Eluard, qui coule dans les yeux de la femme, est une répétition de l’idée de femme comme créatrice.

Il est important de noter encore plusieurs finals qui donnent à ce poème son ton d’amour et de pureté. Le premier, c’est que des références à la femme (le sujet du poème) sont toujours positives: «Auréole du temps», «sourires parfumés», «tes yeux purs». Contrairement aux autres poètes (comme Baudelaire), Eluard et les surréalistes regardent les femmes comme des êtres célestes, des exemples de la perfection mise sur un piédestal. De plus, la répétition des sons calmants et doux souligne le poème avec la sonorité lourde d’une berceuse sensuelle. Des mots comme «berceau», «ailes», et surtout «mousse» renforcent ce ton. Dans sa totalité, le poème La Courbe de tes yeux... de Paul Eluard parle d’un amour intense et puissant, mais pur dans son rapport avec la nature et le céleste.

Ce sentiment passionné envers la nature et le divin se trouve aussi dans la musique de Darius Milhaud, en particulier dans le ballet qui s’appelle La Création du Monde.

 

Fabriqué en Provence

Soyons franc. La meilleure chose qui puisse arriver à un Français, c’est de naître dans le Midi. On ne parle pas le soi-disant français ‘pur’, mais on est très cosmopolitain. Il y a des gens de partout, un vrai mélange de cultures. On n’aurait jamais pensé à les rassembler.

Darius Milhaud naquit d’une famille juive en 1892 à Aix-En-Provence, au sud de la France, et adopta un esprit international. Étant lui-même juif dans une région plutôt catholique, il s’intéressa toujours aux cultures défavorisées. Ce fait se montre dans les oeuvres musicales qu’il composa au début de sa carrière. Comme certains artistes surréalistes, il s’intéressait beaucoup à l’Amérique du Sud, et il composa quelques morceaux avec cette région comme thème, y compris Saudades do Brasil(1920) et L’Homme et son désir(1918). Ce n’était que le haut du iceberg.

En 1920, il découvrit le jazz. Quelques musiciens français avaient déjà expérimenté avec le jazz, comme Rag-Time du Paquebot de Satie (un morceau de Parade) et Adieu New York d’Auric, mais ils ne faisaient que des interprétations de la musique de danse (Milhaud 98). Milhaud, le roi de la dissonance et de la polytonalité (les éléments fondamentaux de la musique jazz) allait les éclipser.
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Mêler le jazz à la musique classique ne se faisait pas, mais Milhaud le fait dans son ballet La Création du Monde(1923, Scénario de Blaise Cendrars). Un effort primitiviste, La Création du Monde décrit plus ou moins l’histoire de la Création selon le livre de la Genèse dans l’Ancien Testament, mais elle emploie aussi des éléments trouvés dans le folklore noir américain (Machlis 222). Milhaud résume le style de ce ballet en disant « I made wholesale use of the jazz style to convey a purely classical feeling ». Milhaud croyait que la vraie musique classique serait plutôt le jazz avec ses rythmes primitifs.

Dans son choix d’instruments pour le ballet, Il pensa d’abord aux ensembles jazz et puis aux orchestres. Finalement, Il a choisi un morceau pour deux flûtes, un hautbois, deux clarinettes, un basson, un cor, deux trompettes, un trombone, un piano, de la batterie, deux violons, un saxophone, un violoncelle, et une contrabasse (Machlis 222). Avec cet ensemble, le ballet commence.

Le ballet se déroule ainsi. La première scène montre le chaos avant la création, et une masse de ‘choses’ sans forme remplit la scène pendant que trois déités africaines font des incantations. Dans la deuxième scène, la masse commence à se déplacer. Les ténèbres disparaissent, et des plantes et des animaux s’animent. La troisième scène contient une danse joyeuse des animaux. Pendant ce temps, l’homme et la femme sont créés de la masse au milieu de la scène, et à la fin de la scène, ils sont en train de se regarder. La scène quatre est la danse de désir entre l’homme et la femme. La danse atteint une cadence sauvage qui finit tranquillement avec l’homme et la femme qui s’embrassent.

La partition est divisée en six parties, Une ouverture et cinq sections jouées sans pause (Machlis 223). L’ouverture commence d’une façon tranquille (d’un tempo Modéré). La mélodie est faite par le saxophone, accompagnée par le piano et les instruments à cordes qui jouent de belles tierces. Les trompettes jouent des figures syncopées. Les coulisses des trombones établissent l’atmosphère jazz.

La première section commence avec le piano qui joue des arpèges secs pendant que la contrebasse introduit une sorte de fugue ‘jazzy’. Elle passe cette fugue aux trombones, qui la passent aux saxophones, qui la passent aux trompettes, qui la distribuent à l’orchestre. Ça monte, ça monte, jusqu’au fff et soudain, on redescend au pianissimo et les flûtes et clarinettes mènent l’auditeur à la section deux.

La flûte joue la mélodie de l’ouverture au commencement de la deuxième section. Le violoncelle rappelle la fugue et le hautbois (marqué très tendre) chante un blues d’un style semblable, tout le temps accompagné par le sax et les cordes. On continue vers la troisième section avec les flûtes qui jouent un papillon voltigeant.

Les animaux et les plantes dansent sur l’air des violons qui augmentent jusqu’au fortissimo et puis ralentissent et deviennent plus tranquilles. On entend de nouveau le blues lorsque les deux êtres humains se regardent, et la section quatre commence.

Accompagné du piano, du saxophone, et des cordes qui jouent un rythme syncopé, la clarinette ouvre la scène en improvisant (un aspect très ‘jam session’ surtout avec des suites d’accords assez ‘barbershop’). On entend une nouvelle mélodie avec beaucoup de triolets. Le hautbois ressuscite la première mélodie. Le saxophone répète ce que la clarinette jouait avant et la trompette rapporte la fugue. Et ça monte ! On atteint le fff et cette section est terminée.

On finit par un petit épilogue où le blues est passé entre tous les instruments. On voit revenir le thème du début, et le ballet se termine par la flûte, la clarinette, et la trompette qui ‘voltigent’ comme auparavant (Machlis 223-4).

Plus tard dans sa carrière, Milhaud fît d’autres choses que l’on peut considérer comme surréalistes et qui ne plaisaient pas aux critiques. Par exemple, il utilisa des sons purs pour créer sa musique d’avant-garde, et avec Satie, il écrivit quelques morceaux qu’il appela ‘furniture music’. Mais pour sa capacité de mélanger deux genres de musique fondamentalement différentes, La Création du Monde reste une oeuvre bien distincte. Elle produit l’inattendu, l’inouï, et après s’y être habitué, les critiques l’aimaient bien. Cela montre tout simplement que malgré ses efforts les plus beaux, on finit toujours par aimer ce qui est fabriqué en Provence.
 
   


Eluard, Paul. Choix de poèmes : 1914-1941. Paris : Gallimard, 1941.

Machlis, Joseph. Introduction to Contemporary Music. New York: Norton 1961.

Milhaud, Darius. Ma Vie Heureuse (English). London, New York: M. Boyars, 1994.

Sawelson, Naomi. Conférence sur le surréalisme. 8 mars, 1999.

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