Corinne Levy  ?  Kerry Franzetta  ?  Emily Curran

 Éluard, Tanguy, et Satie

 
 

     Le terme « surréalisme » fait allusion à plusieurs formes de l’art, non seulement l’art visuel mais aussi la poésie et la musique.  Les surréalistes voulaient changer la manière dans laquelle on voit, connaît, et pense la réalité.  Ils voyaient l’art comme une façon d’augmenter la conscience des parties cachées et excitantes de la vie.  Le mouvement était basé sur le bizarre et les créations de l’imagination.  Dans le poème de Paul Eluard « Au cœur de mon amour » tiré de « Mourir de ne pas mourir » dans Capitale de la douleur.  Il s’agit de la nuit et des images qui peuvent se former quand on rêve.  La peinture, «Divisibilité indéfinie» d’Yves Tanguy représente un monde de rêve avec des images automatiques.  Les Descriptions Automatiques d’Erik Satie évoquent l’image d’un flâneur qui voyage pour libérer les pensées de l’inconscient.

    Dans son poème « Au cœur de mon amour » Paul Éluard utilise des mots et des sonorités pour nous peindre une image qui s'accorde bien avec le mouvement surréaliste en général. Le rêve permet de libérer les pensées de l’inconscient et dans ce poème, il y a une vision spécifique qui  lui est central.  Il s’agit d’un amour nouveau que Éluard a crée pour lui-même et la puissance du rêve lui fait penser à l’importance de dormir.

   Dans la première strophe Éluard crée une image stéréotypée de la vie parfaite.  Les oiseaux, la lumière, les yeux, les boules de gui, et le soleil sont tous des choses qui sont liées avec la beauté de la nature, le contentement, et l’amour ; ils sont des prototypes du bonheur.  Mais ces choses n’existent pas vraiment dans la réalité ni dans les rêves.

    En contraste, les parties suivantes du poème parlent des désirs inconscients du poète qui se présentent dans ses rêves.  Ces désirs ne sont pas si « parfaits » que la description de la première strophe, mais ils sont beaucoup plus complexes.  A vrai dire, la première des deux sections longues du poème traite du côté sombre de la vie.  Éluard commence en mentionnant des yeux ; mais ce ne sont pas des yeux illuminés—ce sont des yeux sinistres.  Encore une fois, les animaux chantent ; mais ils ne chantent pas de mélodies—ils crient des avertissements.  Les sons des mots dans la première strophe soutiennent le message des mots.  Les –eures et –ères des mots chanteurs, leurs, colère, et passerai soulignent la sévérité ou quelque chose de sérieux.  L'allitératopm de la dentale "d" et la voyelle "i" des mots interdit de sortir de ce lit sont des sons durs ; ils rendent indiscutable le fait qu’il n’a pas de choix que de rester au lit.

Puis, il y a l’aube.  Cette aube peut faire référence à plusieurs sortes de commencements.  Bien sûr que c’est peut être le crépuscule d’un matin.  Normalement, l’aube d’un jour nous fait penser au calme qui existe dans les commencements, et à une lumière qui s’étend.  Mais l’aube chez Éluard « prend l’apparence de l’oubli. »  Qu’est-ce qu’il y a d'oublié  dans l’aube ?  Pendant les nuits, on dort, on rêve, et le monde est obscur.  Ces conditions sont très convenables pour imaginer, pour créer des associations bizarres, et pour laisser libres les divagations de l’inconscient.  Les produits du sommeil et des rêves, qui se forment pendant la nuit, sont les créations les plus valables pour les Surréalistes.  Pourtant l’aube apporte le jour, et les jours sont assez vides.  Pendant les jours il n’y a pas tant d’espace ou de temps pour flâner mentalement.  Donc, quand le jour arrive, on oublie tout ce qui s’est passé dans la nuit.

     L’aube de ce poème est aussi l’aube d’un amour né dans la tête d’Éluard pendant qu’il rêve.  L’amour crée une folie dans laquelle personne ne se souvient des circonstances qui ont existé auparavant ; la seule chose qui compte, c’est la liberté née des nouveaux jours.  Finalement, cette aube peut être aussi l’aube de la création, comme dans l’histoire d’Yves.  Comme lui, la femme du poème tombe victime d’une tentation ; elle se rend aux désirs du poète.  En souvenir de l’existence du passé, il y a une atmosphère solennelle dans cette partie du poème.  Les sons ronds avec les –au et les –ou, et les –p et les –b de l’aube, pays, prend, l’apparence, émue, première, chute, l’oubli sont tout obscurs et un peu tristes.

    Finalement, dans la strophe suivante, les rimes entre tête et complète, et joues et coulent, la répétition du mot cœur et le rythme de la strophe, tous donnent l’impression d’un progrès roulant.  Alors, maintenant, dans toute l’obscurité, les dernières images se forment, et le rêve du poète se complète.

     La dernière section du poème fait un contraste avec la section précédente.  Ici, Éluard parle de la nuit qu’il a vue dans ses rêves.  La nuit est belle premièrement car c’est la nuit, et deuxièmement car il rêve.  Pourtant, cette nuit elle-même est belle aussi.  Éluard est heureux.  Il y a des femmes qui le désirent.  Il y en a même une qui lui fait penser qu « L’amour a découvert la nuit. »  Le poète dit que cette femme « Met la nuit dans ses habits. »  En le faisant, la femme a pris pour elle-même et pour ceux qui la connaissent, la magie de la nuit.  Les sonorités des mots dans la phrase « sur ses seins » renforcent les significations des mots pour nous faire comprendre la sensualité de la femme et de la nuit.  Alors, partout dans le reste du poème, l’amour et le sommeil s’entremêlent tous dans l’obscurité de la nuit.  Ces éléments créent une atmosphère beaucoup plus parfaite, selon les Surréalistes, que celle qui existe dans la description de la première strophe.

Éluard utilise la répétition pour insister sur la puissance du sommeil.  « L’homme de tous les mouvements ; de tous les sacrifices, et de toutes les conquêtes ; Dort.  Il dort, il dort.   […] Son prisonnier s’est évadé—pour dormir. Il n’est pas mort, il dort. »  En plus, pour attirer même plus d’attention sur l’importance d’être endormi, ce dernier usage du mot « dort » fait une rime avec le mot « mort » qui le précède.

     Enfin, Éluard parle des avantages spécifiques qui se présentent aux hommes pendant qu’ils dorment.
 « Quand il s’est endormi
 Tout l’étonnait,
 Il jouait avec ardeur,
 Il regardait,
 Il entendait. »
Les syllabes en italiques montrent les rimes qui existent de cette dernière strophe.  Elles ici fonctionnent pour attirer même plus d’attention sur l’importance de dormir qu’Éluard essaie de montrer une dernière fois.  Alors, c’est ici, dans la dernière strophe du poème qu’Éluard nous explique les raisons pour lesquelles il aime les nuits et déteste les jours ; les raisons pour lesquelles il apprécie l’état d’être endormi, en criant les heures de veille.
 

Éluard était un surréaliste, et Yves Tanguy a prétendu être un surréaliste plus qu’un peintre surréaliste (Alexandrian, p. 77).  Il a atteint le premier but du surréalisme, d’explorer et de libérer l’inconscient par le hasard objectif dans ses peintures, comme « Divisibilité indéfinie. »  Dans ses œuvres, on atteint la connaissance de la réalité avec des aperçus allégoriques de l’inconscient.  « Divisibilité indéfinie » montre trois tendances principales du surréalisme :  des images automatiques ; le réalisme magique :  dépeindre des rêves et non la réalité extérieure ; et l’assemblage : la juxtaposition des objets sans aucun rapport.

Les grandes figures au premier plan sont en même temps des images automatiques et un exemple de l’assemblage.  Elles sont composées des formes irrégulières, sans rapport.  A gauche, les formes sont oranges et roses, mais il n’y a pas de système dans lequel elles sont placées.  Les formes oranges raccordent les formes roses, mais pas d’une manière calculée parce qu’elles vont dans les directions différentes.  C’est comme si l’artiste les avait peintes en même temps qu’il les avait pensées.  Les formes se traversent l’une l’autre.  Elles sont des images automatiques.

    A droite, la figure haute est un exemple de l’assemblage.  Elle est composée des formes cylindriques et longues, et des formes assez plates et courbes, mais les formes n’ont pas de rapport.  Les cylindres supportent les formes plates et courbes mais trop étonnamment pour voir un rapport.  Les cylindres ressemblent peut-être aux pattes d’un insecte, en particulier, l’ombre des cylindres leur ressemble.  Mais les autres formes de la figure ne ressemblent pas à un insecte.  En haut, la figure verte et jaune ressemble au bec d’un oiseau, mais il n’y a pas d’autres formes qui lui ressemblent.
 

    Il semble que les formes de la figure à droite grimpent jusqu’à un but indéfini sans raison.  Comme dans les peintures d’Hieronymus Bosch qui ont influencé les peintres surréalistes, les choses sans rapport s’escaladent l’une l’autre pour créer un sens de déraison (Alexandrian, 11).   Les images et figures de « Divisibilité indéfinie » sont mystérieuses parce qu’il est impossible de trouver une explication pour elles.  La peinture est un exemple d’automatisme qui est produit quand l’artiste laisse l’inconscient s’en aller lentement et il peint n’importe quoi.

     « Divisibilité indéfinie » montre aussi le réalisme magique.  Il semble que l’horizon soit indéfini.  Dans la peinture, il n’y a pas de distinction entre la terre et le ciel.  Donc, on ne peut pas voir où l’un s’arrête et l’autre commence.  On ne sait pas non plus si le bleu à l’arrière-plan est vraiment le ciel ou si le bleu est la mer. Ça donne à la peinture le sentiment que le monde dépeint n’est pas la réalité ou une représentation de la réalité.  L’effet de la peinture est assez calme et délassante à cause de l’arrière-plan bleu avec le blanc doux.  Les courbes des formes donnent aussi un air calme à la peinture.  Les figures et les couleurs donnent à la peinture un air fantastique.

    Le monde de la peinture est peut-être un monde de rêve, une production de l’imagination de l’artiste.  La terre du premier plan est grise et sombre, comme celle de la lune.  Mais, contrairement à la terre de la lune, il n’y a pas de cratères.  Pourtant on y voit des cercles gris et bleus au premier plan et peut-être sont-ils des cratères au-dessus du sol.  Ce n’est pas la réalité, et ça fait peut-être quelqu’un questionner la réalité ou qu’ils pensent qu’est la réalité.

    Les couleurs rose, jaune, et vert de la peinture sont aussi importantes.  Elles sont très vives et très lisses et font vivre les figures.  On croit que les figures sont tangibles et qu’elles existent vraiment.  Il faut questionner la vraie réalité et si la réalité inclut ces figures-ci.

     La peinture montre aussi une vertu capitale du surréalisme, la beauté convulsive—le contraste entre le mouvement et l’immobilité.  Les figures au premier plan donnent le mouvement à la peinture parce qu’il semble que les formes se juxtaposent.  Le bleu à l’arrière plan donne l’immobilité à la peinture.  Il n’y a pas d’horizon, donc les yeux du spectateur doivent s’arrêter parce qu’il n’y a pas de distance dans laquelle on peut regarder.

     Le monde de la peinture « Divisibilité indéfinie » est seulement le monde de l’imagination d’Yves Tanguy.  Pour cette raison, il ne faut pas expliquer ou justifier ce que l’artiste a dépeint dans la peinture.  Mais, Tanguy questionne la réalité en utilisant les techniques surréalistes pour dépeindre un monde de rêve.  Les images automatiques, le réalisme magique, l’assemblage, et la beauté convulsive se mêlent pour créer un monde surréaliste.

     Erik Satie a présenté Les Descriptions Automatiques, un petit morceau de musique pour piano, en 1913.  Les trois parties, « Sur un vaisseau » « Sur une lanterne » et « Sur un casque » évoquent un thème commun du mouvement surréaliste : l’exploration du monde et de l’esprit pour libérer le subconscient et trouver l’identité.  D’après les Surréalistes, pour se libérer, il faut trouver des moyens ou des voies dégagées des contraintes de la société.  Ces moyens doivent être « automatiques » rendus sans direction.  Dans Descriptions Automatiques, Satie développe plus la pratique d’errer par hasard.  Sa musique fait sortir des images d’un flâneur qui marche pour observer le monde, pour se cacher dans la foule, et pour permettre à ses pensées de s’affranchir.  Il explore les touches comme on explore le monde ou l’esprit ; pour vraiment comprendre l’inconscient, on ne peut rien oublier.

« Sur un vaisseau » commence l’aventure du flâneur.  On remarque que Satie n’utilise pas des mesures séparées, une indication du thème d’errer sans cesse et par hasard.  De plus, Satie indique qu’on joue des notes « assez lentement » et au gré des flots. » Alors, on peut imaginer une personne, assise sur un bateau, qui entend et regarde le va et vient des vagues.  Même si le flâneur n’explore pas physiquement ses environs, il examine l’eau qui est pleine de choses cachées et qui représente toutes ses pensées, ses désirs, et ses craintes de l’inconscient.  En contraste avec l’océan immense, le vaisseau n’est qu’une petite partie de l’esprit, le conscient.  La mélodie représente les pas lents, mais constants, du flâneur qui essaie d’absorber tout ce qu’il voit ou tout ce qui se présente à lui.  Au-dessus de la mélodie, il y a les notes qui comprennent l’harmonie et qui sont en forme d’une gamme.  Comme des pensées qui incitent d’autres pensées, ces petites gammes cascadent l’une dans l’autre.  Alors si on ne dirige pas ses pensées, mais si on leur permet de s’écouler, elles viennent facilement.  Cette petite exploration finit avec des notes plus rapides qui nous font attendre un rythme changé.
 
    Le ton de « Sur une lanterne » est un peu différent de « Sur un vaisseau. » Ici, on entend que la mélodie est un peu hésitante, mais que les petites gammes deviennent staccatos.  Voilà l’évidence d’un intérêt nouveau ou d’un objet trouvé.  Quelque chose dans ses environs ou son esprit attire le flâneur vers lequel il dirige son attention.  Pourtant, il est un peu craintif comme s’il percevait un nouveau côté de lui.  On pense à une lumière ou à « une lanterne » qui brille dans toute l’obscurité de la nuit et dans la confusion de l’inconscient.  A la fin, la musique devient plus rapide et lourde, ce qui provoque de la peur.  Le flâneur découvre ses aspects de lui-même qui lui déplaisent et ces sentiments nous dirigent à la troisième partie.
 
      Satie décrit la mélodie de « Sur un casque » comme des pas accélérés.  La peur, évoquée par les accords lourds et par le manque d’harmonie, est évidente.  De plus, on aperçoit que le flâneur fuit ce qu’il voit.  L’inconscient est un réservoir des désirs et des motivations qui peuvent aider quelqu’un à se comprendre.  Malheureusement, on n’est pas toujours prêt mentalement à se découvrir.  On remarque que le flâneur n’est pas prêt parce que ce petit morceau a beaucoup de sons discordants ; son aspect conscient ne veut pas accepter l’ego, son côté obscur parce qu’il craint l’inconnu.  La musique finit brusquement sans réconciliation de sons.  Peut-être le flâneur n’a-t-il pas réussi à trouver son identité.

    Dans Les Descriptions Automatiques, Erik Satie personnifie le thème de la libération du subconscient par l’exploration qui vient du mouvement surréaliste.  Sa musique est belle et simple au commencement mais les notes discordantes à la fin me rendent inquiète.  Il évite la forme typique de la musique pour montrer que les contraintes ne permettent pas la recherche libre des pensées et de l’esprit.  Les trois morceaux sont une progression de curiosité, d’intérêt, et enfin de peur de l’inconnu qui en somme témoigne de l’aventure du flâneur.

    Ces trois artistes, Éluard, Tanguy, et Satie, montrent les aspects importants du mouvement surréaliste dans leurs œuvres de poésie, de peinture, et de musique.  Avec leurs moyens d’expression ils ont libéré l’inconscient et ont crée une nouvelle réalité.
 

Alexandrian, Sarane. Surrealist Art. 1970. New York : Thames and Hudson, 1997.

Eluard, Paul. Capitale de la douleur. 1926. France: Gallimard, 1998.

Myers, Rolle H. Erik Satie. New York : Dover, 1968.