Un Homme "dévoré par les plumes":  Liaisons entre Max Ernst et les oiseaux
 Une étude par Jason Gillum et Molly McPhee
               Max Ernst par Paul Eluard 
    Dévoré par les plumes et soumis à la mer,
    Des oiseaux de la liberté
    Il a laissé passer son ombre dans le vol.
    Il a laissé
5  La rampe à ceux qui tombent sous la pluie
 
    Il a laissé leur toit à tous ceux qui se vérifient.
    Son corps était en ordre,
    Le corps des autres est venu disperser
    Cette ordonnance qu’il tenait
10 De la première empreinte de son sang sur terre.
 
    Ses yeux sont dans un mur
    Et son visage est leur lourde parure.
    Un mensonge de plus du jour,
    Une nuit de plus, il n’y a plus d’aveugles.
 
                                                                              
                                                       
 

          Ce poème intitulé <<Max Ernst>> (Éluard 116) est un tribut au peintre qu’Éluard connaît. Dans la première strophe, il emploie des images qui rappellent ses thèmes habituels: celui de la liberté, celui de la chute, et celui du vol (qui est lié à la liberté). L’image de l’oiseau apparaît dans les mots comme <<plumes>>, <<vol>>, et <<oiseaux>> (v.1-3) qui suggèrent la liberté et le vol. Les mots comme la <<rampe>>, et <<ceux qui tombent sous la pluie>> (v. 5) rappellent le thème de la chute, qui est un autre thème que l’on voit assez souvent chez Éluard. Mais ces images de vol et d’oiseaux ne sont pas uniques à Éluard,  car on les retrouve chez Max Ernst lui-même. Le poème est aussi écrit à la troisième personne, ce qui renforce l’idée que ce poème est plus qu’un simple poème; c’est un tribut à Max Ernst.  Chez Ernst, le motif des oiseaux se manifeste dans des peintures comme <<2 enfants sont menacés par un rossignol>>>, où un petit oiseau volant apparaît, ou <<La lune est un rossignol muet>>, ou <<La harpe aéolienne>>, où il emploie des parties d’une cage aux oiseaux, ou <<L’heure bleue>> où le thème du rossignol se revoit. Éluard, enfin, essaie de lier sa poésie à l’art d’Ernst.
 
   (en haut ) <<Le robement de l'épouse>>, par Max Ernst. Voilà une femme <<dévorée>> par une robe de plumes, et menacée par un oiseau.

   Mais après la fin de la première strophe, Éluard abandonne les thèmes que l’on trouve le plus souvent dans sa poésie, et il se tourne vers des thèmes plus associés avec le mouvement surréaliste en général. Les mots comme <<ordre>>, <<ordonnance>>, <<tenait>>, <toit>>, <<mur>>, et <<parure>> (v. 6-7, 9, 11) suggèrent la construction de quelque chose de grand et de bien ordonné. Un des buts principaux du surréalisme était de construire une nouvelle compréhension de la vie et de l’esprit.
    Quelques surréalistes étaient connus pour organiser des évènements surréalistes, comme l’Exposition Internationale du Surréalisme (Paris, 1938), et d’autres évènements et expositions extravagants (Alexandrian 151). Les surréalistes avaient même un bureau où ils se réunissaient et compilaient les histoires des rêves et des coïncidences des Parisiens ordinaires (Alexandrian 49), et pour explorer <<l’inconscient collectif de la ville.>> Leur but dans toutes ces activités était de trouver de l’ordre dans l’inconscient--quelque chose qui semblait être, de l’extérieur, une source de désordre total.
         Les images de la nuit, du jour, des yeux, et de l’aveuglement, trouvées dans la dernière <<strophe>> du poème,  sont aussi des images qui rappellent à la fois l’oeuvre de Max Ernst, de Paul Éluard, et les buts surréalistes. La nuit et la lumière sont des thèmes éluardiens, et les Surréalistes voulaient que l’on se voie comme on est vraiment--que l’on ne soit plus <<aveugle >> à l’inconscient. Ernst avait aussi l’idée que l’artiste est un spectateur (Alexandrian 65-66). Chez Ernst, pour être artiste, il faut voir quelque chose que les autres ne perçoivent peut-être pas, et le transcrire dans l’art pour que les autres puissent le percevoir.  Le poème finit (v.14) par <<Une nuit de plus, il n’y a plus d’aveugles.>>  Ici, Éluard indique qu’Ernst est une sorte de libérateur, qui fait <<voir>> à ceux qui étaient <<aveugles>> ce qui est important. De cette manière, alors, Paul Éluard écrit son tribut à Max Ernst, et ainsi se relie à lui.
          Il y a aussi des procédés poétiques qui soulignent les thèmes. Dans la première strophe, on remarque des sonorités qui mettent l’accent sur le motif de l’oiseau. Par exemple, des sonorités fricatives partout, comme les <<v>>, les <<s>>, et les <<c>>, dans <<ceux>>, <<sous>>, <<oiseaux>>, <<laissé>, et <<dévoré.>> C’est un son léger qui passe vite, comme celui d’un oiseau qui vole, ou comme le vent, qui emporte (ou résiste) au vol des oiseaux. Dans la deuxième strophe, les <<r>>, comme dans <<la première empreinte de son sang sur terre>> rendent la lecture de la strophe plus lente car il faut un peu de temps pour prononcer les <<r>>. C’est  pour mettre l’accent sur la lenteur du processus de la construction (et aussi sur le travail lent et soigneux d’un peintre comme Max Ernst). Dans la dernière strophe, les sonorités fricatives du début du poème apparaissent encore, pour mettre l’accent sur la liberté du spectateur--le <<vol>> de l’artiste, en fait.
         Le rythme est un autre procédé poétique qui met l’accent sur les idées pricipales du poème. Les deux premiers vers sont en alexandrin. Mais le vers trois n’a que huit syllables, et le vers quatre n’en a que quatre. Mais si on les ajoutait, il y aurait douze syllables. Ce qui brise l’alexandrin traditionnel est le mot <<liberté>>, qui est le dernier mot du vers trois. Après le mot <<liberté>>, il n’y a ni alexandrin ni rythme traditionnel. Ce qui donne un sens de rythme ou de continuité au poème après la désintégration du rythme traditionnel est la répétition. Dans la première strophe, le mot <<laissé>> se répète deux fois; dans la deuxième, c’est le mot <<corps>>; dans la troisième, c’est le mot <<plus>>. Ce qu’Éluard indique est que la liberté ne se trouve pas par des moyens conventionnels--c’est plus simple et plus naturel.
         Les mots répétés ont des significations eux-mêmes, aussi. Le mot <<laissé>> peut dire <<abandonné>>, (comme l’alexandrin est abandonné), ou il peut dire que la chose est laissée pour le moment (mais pas abandonnée).
     <<Corps>> peut être interprèté dans un sens littéral, ou il peut signifier les ouvrages d’Ernst, ou il peut signifier le groupe de gens qui suivent Ernst--les Surréalistes.
         <<Plus>> a aussi des significations multiples. Il peut signifier ou une augmentation ou une diminution de quantité, et Éluard emploie les deux sens.
 Alors, les procédés poétiques d’Éluard aident  le lecteur à comprendre les thèmes d’Ernst et d’Éluard, et enfin, les idées du surréalisme.
 
 
 
                                              Voilà un autre tableau (Le facteur Cheval) d'Ernst dans lequel il emploie encore les images d'oiseau.
 
 
 
 
 

                              Bibliographie
 

Alexandrian, Sarane. Surrealist Art. (New York: Thames and Hudson Inc., (1997).
 
Éluard, Paul. Capitale de la douleur. (Paris: Éditions Gallimard, 1966),
 
 
 
 
 
 
 
 


 
 

                2 enfants sont menacés par un rossignol  (1924)
 
 

Dans sa petite oeuvre autobiographique Une vie familière de Max Ernst (racontée par lui-même à un jeune ami), l'artiste relate que, à l'âge de quinze ans, il a eu son
 
premier contact avec le surnaturel, la magie, et la sorcellerie: la nuit du cinq janvier un de ses plus proches amis, un cacatoès rose qui était très intelligent et affectueux, est mort.  Cela a produit un choc terrible pour Max quand, le lendemain, il a découvert le cadavre mort et quand, au même moment, le père a annoncé la naissance d'une soeur...Une confusion dangereuse entre les oiseaux et les humains s'est fixée dans sa tête et s'est affirmée dans ses dessins et peintures.  (Museum of Modern Art 1961, pg. 3. Ma traduction)
 
Fait en 1924, son collage 2 enfants sont menacés par un rossignol expose d'une manière claire ce thème du surnaturel en combinasion avec les oiseaux. Le collage représente un champ qui est borné par une barrière et un mur qui ferment le petit terrain où l'action se passe. À droite, sur le toit d'un châlet, un homme se tient en équilibre sur une jambe. Dans ses bras, il berce ce qui semble un bébé: sa position donne l'effet de l'évasion du rossignol en traversant le mur et donc, par conséquent, de se libérer de la menace.  Le champ contient deux figures féminines qui sont menacées par l'étrange rossignol.  L'une d'elles est tombée à terre, ayant été prise d'une peur insupportable.  L'autre est à mi-fuite, brandissant un couteau. Le rossignol lui-même est très difficile à voir, volant dans le ciel.  Au pied du collage sont écrits les mots: "2 enfants sont menacés par un rossignol." Bien que ces mots soient le titre, Max Ernst ne les a jamais distingués comme titre pour son oeuvre.  Quelques jours avant de créer le collage, Ernst avait écrit un poème en prose qui commençait: "à la tombée de la nuit, à la lisière de la ville, deux enfants sont menacés par un rossignol..." Sans avoir essayé d'illustrer son poème, il a utilisé les mêmes mots dans son collage.

2 enfants sont menacés par un rossignol est un exemple parfait de l'inspiration surréaliste au début du mouvement. La lumière indéfinie contribue à la qualité vague et rêveuse. Ernst peint le ciel d'une manière qui suggère la pesanteur du bleu; le domaine des rossignols est profond et inconnu. Les éléments du collage qui sont concrets invitent le lecteur à pénétrer la scène: l'homme sur le toit tend la main vers un bouton attaché au bois, comme s'il échappait à la menace en sortant de la peinture elle-même. Le petit châlet, construit en bois, a sur sa façade un objet indifférenciable, une sorte de manette. Avec un coup d'oeil rapide, la manette a une grande ressemblance avec un trou de serrure. La largeur du châlet en contraste avec les figures ajoute un sens fantastique à la scène et indique la hauteur du mur qui entoure les filles: cette indication accroît la peur fervente qu'on ne puisse jamais évader du rossignol, sauf par des actions extraordinaires. La barrière ouverte incite celui qui regarde à faire partie de la scène, pendant que les autres éléments en bois l'incitent à toucher le collage. Un appel est fait non seulment aux yeux, mais aussi à tous les sens, y inclus le désir. D'un autre côté plus effrayant, le collage persuade le spectateur de se joindre aux actions des rêves. Le cadre qui entoure la peinture crée l'effet d'un royaume de fées; il met de la distance entre le spectateur et les actions, en même temps qu'il fait une invitation à entrer la peinture. On voit dans 2 enfants sont menacés par un rossignol  un recréation de l'espace, de la lumière et des champs rêveurs: trois éléments qui faisaient fondamentalement partie de l'expression surréaliste.

Une certaine préoccupation avec l'oiseau est évidente dans cette oeuvre de Max Ernst. Une scène qui se passe à l'aube, elle représente d'une certaine manière la vengeance du cactoès. Les figures sont vides de couleur, signifiant peut-être le passé, les personnages et événements fantômes de son enfance. Deux filles de la famille se défendent contre l'oiseau, pendant que le père échappe avec la nouvelle soeur de Max Ernst. Sa "confusion dangereuse" devient claire dans cette scène d'humanité luttant contre la nature. Là, où les humains auraient dû avoir le pouvoir, ils sont subjugés par un petit rossignol. L'effet qui résulte est une représentation lucide du climat des rêves et une déformation du langage pictural. 
 

 

                                            Bibliographie

         Lieberman, William S., ed. Max Ernst. New York: Museum of Modern Art, 1961.

         Russell, John. Max Ernst: Life and Work. London: Thames and Hudson, 1967.
 
         Waldberg, Patrick. Max Ernst. Paris: Éditions Jean-Jaques Pauvert, 1958.