Romance
du temps qu'il fait
Louis Aragon
Tiré de Le creve-coeur
| Jeunes raisons
vieilles folies Où vont les spectres des monarques Et les modernes Ophélies Notre monde atroce démarque Le royaume de Danemark Homme il est pourri ton royaume Hélas hélas pauvre Yorick Pauvre Pierre ou pauvre Guillaume Morts de vos rêves chimériques Sans avoir trouver l'Amérique Le Roi n'a pas voulu la guerre Il préfère les tragédies La Cour avait reçu naguère Le calculateur Inaudi La reine n'a pas applaudi Son Excellence au cimetière Quel ministre a le coeur troué Polonius sous la portière Crêve au mur comme un rat cloué Hamlet par Dieu c'est bien joué Toujours prêt à remplir vos poches Vous ressemblez à trop de gens Rosenkrantz Guldenstram fantoches Vous qui tuez pour de l'argent Celui qui vous fut indulgent |
Mais le maréchal-des-logis À qui je montre ces versets Se perd dans mes analogies Veut à tout prix savoir qui c'est Et moi je lui réponds Qui sait Je tiens la clef de ces parades La me plaît de dire Moi je Ce mystère en prend pour son grade Tant pis s'il vous est outrageux Je garde le secret du jeu Sais-je qui je suis qui vous êtes O cavaliers sans chevaux car Quand vous cherchez dans vos musettes Votre gamelle ou votre quart Vous rêvez bal java bocard On rêve comme vous mon Prince On peut bien s'en payer en grain Être ou ne pas être Eh bien mince On battra la campagne un brin Dans nos voitures tous terrains Les femmes que nous intriguons Cherchent à lire nos emblèmes Les sphinx ça connait les dragons Et d'idéales DLM Se battent contre leurs problèmes |
Fumer danser
boire et manger Et quand Mai vient le coeur soupire Le coeur humain n'a pas changé Il est aussi fou sinon pire Qu'il était aux jours de Shakespeare Sur le petit et le grand Belt La mort passe avec ses amants Celle que j'aime est la plus belle Tais-toi jeune étourdi ou mens L'heure n'est plus aux longs serments La liberté nous abandonne Ça fait une grande clameur Elle a pris de la belladone Dans Elseneur elle se meurt Mon amour pas un mot Demeure Black out Terre et ciel sans phares Elle dit N'ouvre plus tes bras Et lui reste sourd aux fanfares Dont la nuit pourtant se timbra O trompettes de Fortinbras |
Ils sont pourris, nos Royaumes
En 1943, la France
est sous l'Occupation allemande. Elle l'est depuis l'envahissement des Nazis
en mai1940. L'Armistice signée par le maréchal Pétain en
juin rend l'Occupation officiellement acceptée par la France. La France
devient divisée en plusieurs sens. Elle est divisée entre le sud
et le nord; entre les résistants et les collaborateurs; entre les ethnies
différentes. Les Français ne vivent plus dans l'atmosphère
de "drôle de guerre." Elle est devenue une réalité.
Le dadaïsme, le nihilisme, et surtout le surréalisme continuent
à se developper car on doit chercher au dehors du monde physique et quotidien
qui ne semble offrir que le désespoir. Les gens et les artistes en particulier
pensent au passé, à l'avenir, et à la condition humaine.
Donc, on n'est pas surpris quand, en 1943, un des fondateurs du mouvement surréaliste
publie une anthologie de poèmes de résistance où il s'agit
de l'idée de la condition humaine, particulièrement en temps de
guerre. Cette oeuvre est condamnée par les Nazis depuis sa publication.
Pourtant, avec Le creve-coeur , Louis Aragon réussit à partager
ses poèmes de rêves, de mythes, et de fantaisies au monde francophone.
Un de ses poèmes, "Romance du temps qu'il fait," est basé
sur la littérature anglaise des siècles antérieurs. Aragon
relie les sentiments de vengeance et la peur de Hamlet, le prince célèbre
de Shakespeare, aux sentiments des résistants français. Le tourment
emotionel des personnages et la futilité des actions de Hamlet se retrouvent
dans la France sous l'Occupation. La pièce a lieu pendant une guerre,
mais la vraie lutte existe dans le pays lui-même. Hamlet cherche à
se venger du meutre de son père, le roi de Danemark, et de la trahison
de sa mère Gertrude qui se marie avec le meurtrier, l'oncle Claudius.
Beaucoup de résistants cherchent à se venger de la trahison de
Pétain qui donne la France à l'ennemi, et aussi de protéger
les persécutés. Dans le style typique d'Aragon et du surréalisme,
"Romance du temps qu'il fait" rend clair le rapport entre ces deux
histoires, l'une du Danemark, l'autre de la France. Aragon exprime la réalité
de l'Occupation en la comparant à la tragédie célèbre
de Shakespeare, Hamlet.
Avant de plonger dans l'explication du texte, on doit
connaitre un peu la vie du poète. Louis Aragon est né Louis Andrieux
dans le seizième arrondissement de Paris en 1897. Il fait des études
de médecine et sert médecin auxiliaire pendant la guerre de 1914-1918.
Son amitié avec André Breton le mène au surréalisme.
Dadaïste au début, Aragon écrit de la déstruction
de toute institution traditionelle. Il devient partisan du parti Communiste
et il voyage en Russie. Pendant la guerre civile espagnole, Aragon lutte contre
les nationalistes. Il devient moin surréaliste et plus politique, mais
il emploie toujours le technique d'examiner les rêves et les mythes pour
comprendre la réalité. Le creve-coeur est la première de
ses collections de poésie qui parle de la France sous l'Occupation. Il
fait partie de la Résistance française et il continue à
écrire. Après la fin de la guerre en 1945, Aragon n'arrête
pas d'agir dans la politique. On lui accorde le Prix de Paix de Lenin en 1957.
Il écrit aussi contre le réalisme socialiste. En 1982, à
l'âge de 85 ans, Louis Aragon meurt à Paris.
Dans cet essai, on s'interesse au poème de l'Occupation,
"Romance du temps qu'il fait." Le titre du poème signifie de
quoi il s'agit. Aragon parle de l'époque historique de Hamlet mais il
parle aussi de la situation actuelle en France. Cette comparaison nous fait
remarquer l'attitude cynique qui vient peut-être de ses expériences
de la guerre 14-18. L'histoire de Hamlet est connue pour son intensité
psychologique et la futilité de sa condition. Elle est tragique, comme
la deuxième guerre mondiale. Le poème est composé de quatorze
strophes de cinq vers chacune. Il est octosyllabe, un rhythme souvent trouvé
dans la musique et la poésie traditionnelle. La rime est croisée
régulière de la forme ababb cdcdd, etc. Chaque strophe se réfere
à la piece de Shakespeare et à la situation actuelle; chaque strophe
a un double-sens qu'on doit vraiment étudier. Ce double-sens est présent
même dans la forme du poème, car Aragon croise les deux temps et
les deux histoires comme il croise la rime. Il n'y a pas non plus de ponctuation
dans le poème; il est sans forme et conclusion grammaticalle. Aragon
ne voit peut-être pas de conclusion formelle de la guerre. Les êtres
humains vont continuer à se battre même si cette guerre-ci se termine.
La première strophe fait référence aux folies de Hamlet
et de son amante, Ophélie, qui devient folle à cause de la folie
imaginaire de Hamlet et de toute la cour. Les femmes de France pendant la guerre
doivent garder leur santé mentale malgré le "monde atroce"
dans lequel elles vivent. Aragon emploi ce terme, "notre monde atroce,"
au vers 4, pour mettre sur le même plan les mondes de l'ancien Danemark
et de la France de l'époque. Dans la deuxième strophe, le poète
s'adresse à Hamlet en disant "il est pourri ton royaume" (v.
6). Il cite le premier acte, scène quatre, vers 90, de la pièce
quand Marcellus, un ami de Hamlet, s'exclame, "Something is rotten in the
state of Denmark." Aragon parle du destin humain quand il parle du harlequin
Yorick, un ami de Hamlet. Après son retour d'exilé, Hamlet retrouve
le crâne de Yorick dans un cimetière. Ceci le rend plus conscient
du destin de tout être humain. Dans le poème, "Pierre"
et "Guillaume" s'ajoutent à cette référence de
Yorick. Cette comparaison signifie l'universalité de la condition humaine.
Yorick est mort; les Pierres et Guillaumes d'aujourd'hui sont aussi des harlequins
qui vont à mourir.
Il s'agit de la pièce muette que Hamlet fait
jouer pour Claudius et Gertrude dans la troisième strophe. Ce piège
nous fait penser aux pièges des résistants pour sauver les persecutés
et pour éviter la Milice et les Nazis. Le danger et les erreurs fatales
de la guerre sont présents dans la quatrième strophe, quand Aragon
cite le meurtre accidentel de Polonius. Le "rat cloué" (v.
19) se réfère à l'expression de Hamlet quand il le tue,
en le croyant Claudius, "How now, a rat?" (Hamlet, Acte III.4, v.
23). Le mot "rat" est important car en France dans la propagande hitlerienne
et pétainistes les Juifs étaient dépeints comme des rats.
Ils ont appelé la genocide des Juifs la "dératisation."
Aragon commence à changer le ton de son poème
qui devient plus direct à la cinquième strophe. L'emploi de "vous"
lorsqu'il parle des fantoches Rosencrantz et Guldenstram est puissant car on
a l'impression que le poète nous adresse sa parole. En fait, c'est le
but. Aragon fait la comparaison entre "vous" les français qui
lisent son poème mais qui sont collaborateurs et les faux amis de Hamlet.
Rosencrantz et Guldenstram sont prêts à trahir Hamlet pour un peu
d'argent. Il leur arrive un autre destin: la mort. Ils ne sont que jouets des
autres, pareils, selon Aragon, aux gens qui ne se battent pas contre l'Occupation.
Le poète se met en danger à la sixième
strophe quand il prend la voix de Hamlet qui parle peut-être à
Claudius, Gertrude, ou Polonius. Hamlet emploie une fausse folie pour les pièger,
et il parle étrangement mais tout mot qu'il dit dans la pièce
est important. Le vingtième vers, "Hamlet par Dieu c'est bien joué,"
signifie l'attitude d'Aragon que même Dieu est perplexe, et il joue avec
nous, un rôle qu'il ne sait pas toujours jouer. Pourtant, à la
sixième strophe, Aragon joue le rôle de Hamlet. Avec les analogies
de son poème, Aragon-Hamlet s'adresse au "maréchal-des-logis"
qui peut être le maréchal Pétain, considéré
comme traitre par le poète. Aragon dit que le maréchal "Veut
à tout prix savoir qui c'est/ Et moi je lui réponds Qui sait"
(v. 29-30). Le jeu de mots dans cette strophe ressemble aux jeux de mots de
Hamlet dans la pièce. Aragon veut que le lecteur comprenne ses jeux de
mots. Il emploie des termes "analogies" (v. 28), "mystère"
(v. 33), et "sphinx" (v. 48) pour donner des indices qu'il parle de
Hamlet en analogie pour la guerre. Il ne peut pas parler franchement à
cause de la censure. Il veut que le lecteur découvre son "secret
du jeu" (v. 35). De plus, tous ces secrets et le mystère se réfèrent
au mystère de la guerre. Les citoyens ne savent ni vraiment ce qui se
passent ni pourquoi cela se passe. La guerre est folle, comme l'histoire de
Hamlet.
Après cette strophe, les références à la guerre
en France deviennent plus claires. L'emploi du terme "DLM" (v. 44)
qui signifie "Division Légère Mécanique" met
le poème dans le vingtième siècle, pendant la guerre. En
1940, Louis Aragon est devenu chef d'une section de brancardiers qui appartenait
à la DLM. À la huitième strophe, les "cavaliers sans
chevaux" se réfèrent aussi à la DLM; les nouveaux
"chevaux" sont les chars d'assaut, les "voitures tous terrains"
(v. 45) qui ont été créée par la DLM.
Puis, la citation fameuse de Hamlet, "Être
ou ne pas être," suivi directement de "Eh bien mince" se
retrouve dans la neuvième strophe. Cette juxtaposition d'une citation
célèbre et d'un terme familier montre l'ironie tragi-comique du
poème. Comment devrait-on vivre dans un monde où l'on a si peu
de compréhension de son existence? Cette attitude de futilité
est encore plus importante à cause de l'image qui la suit: "On battra
la campagne un brin/ Dans nos voitures tous terrains" (v. 44-45). Aragon
exprime l'horreur de l'intensité de la guerre qui n'est pour rien. Annihiler
les gens est une idée folle qui ne fait aucun sens. Cette folie est présente
dans les références aux bals et aux danses. Au vers 51, "Fumer
danser boire et manger," Aragon parle de quatre actions toute à
fait normales qui existe depuis des siècles. Le lecteur peut être
certain de la raison pour laquelle Aragon a choisi de baser son poème
sur cette pièce de Shakespeare. Il nous fait voir que "Le coeur
humain n'a pas changé/ Il est aussi fou sinon pire/ Qu'il était
aux jours de Shakespeare" (v. 53-55).
Dans les dernières strophes, Aragon conclut
son poème avec un ton presque désespéré. Il reprend
sa propre voix et s'adresse à Hamlet, le "jeune étourdi"
(v. 59) qui pourrait être un jeune français qui ne sait pas quoi
penser dans ce monde fou. On n'a plus de liberté dans la France occupée,
et Aragon ne songe pas à une fin heureuse. Hamlet, bien-sûr, ne
finit pas bien. Hamlet tue Laertes, le frère de son ancien amour Ophélie
qui s'est suicidé. Claudius boit le poison que Gertude avait préparé
pour Hamlet; Gertrude se suicide et Hamlet meurt aussi. À la fin de la
pièce, la guerre de Norvège contre le Danemark n'a plus de but;
le Danemark s'est fait perdre la guerre tout seul. La comparaison du Danemark
à la France dans le poème nous avertit que la France qui s'est
permise d'être occupée se détruit toute seule aussi. Les
mots se mélangent et on a la rime intérieure comme la guerre intérieure:
"Dans Elseneur elle se meurt/ Mon amour pas un mot Demeure" (v. 64-65).
La répétition du son "eur" et la rime de "meurt"
avec "Demeure" nous fait penser à la dernière demeure,
la mort.
Dans la dernière strophe, tout est noir. Aragon
emploie encore un terme de guerre, "Black out" (v. 66) qui est un
terme anglais. L'anglais est important car les Anglais sont les alliés
des résistants français. On doit se rappeler que la guerre est
universelle et que l'aide des autres est nécessaire. Pourtant, même
avec cette aide, Aragon finit son poème sur un ton pessimiste. Si la
France ne se rend pas compte de ce qu'elle fait, elle se trouvera dans la même
situation que le Danemark.
"Romance du temps qu'il fait" est un poème
de résistance qui est basé sur une vieille histoire anglaise.
Le fait d'être lié à Hamlet donne le poème un ton
de folie et fultilé. Louis Aragon mélange les deux endroits, les
deux époques historiques, et surtout les personnages pour nous montrer
l'universitalité de la condition humaine. Aragon emploie un rythme, une
rime, et des connotations connues pour que le lecteur entre facilement dans
le monde du poème. Il n'hésite pas d'employer "vous,"
"nous," et "je." Il est présent dans le poème
autant que Hamlet et autant que nous les lecteurs. Ceci nous fait voir la réalité
de la guerre. Malgré la censure qui existe au moment de publication du
texte, Aragon réussit à parler de l'importance de la résistance.
Ce poète ne se perd pas dans son art; il y est présent et le lecteur
est présent dans le poème aussi. Louis Aragon rend "Romancec
du temps qu'il fait" signicatif pour tout le monde.
L'Affiche Rouge (un autre poème de Louis Aragon)
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